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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/348

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feux du soleil. A mie lieue de distance, mes yeux avides cherchaient des débris de palais, des tombeaux, des monumens, ou au moins quelques ruines qui pussent me parler du roi des rois, pasteur des peuples. Je n’apercevais sur la montagne qu’une forteresse, et, au fond du golfe, je découvrais un vaste amas de cabanes, mêlé de maisons blanches. Nous approchions d’Argos, et déjà les ombres de la nuit nous enveloppaient. Les pâtres et les moissonneurs reprenaient le chemin de leurs demeures ; les ânes, chargés de gerbes, et les troupeaux s’avançaient ensemble ; les hommes, les femmes et les petits enfans étaient eux-mêmes chargés d’épis. Ces pauvres Argiens retournaient gaîment à leurs chaumières, heureux de pouvoir enfin respirer après de longs désastres, et recueillir paisiblement les fruits de leurs travaux.

Il était nuit quand nous entrâmes dans Argos. Nous vîmes quelques maisons de bois nouvellement construites ; d’humbles cabanes rangées en forme de rues ; des feux semés sur le chemin, destinés à éclairer comme les réverbères de nos villes ; des cafés d’où sortaient des nuages de fumée ; des tavernes obscures où des Grecs préparaient des mets grossiers et dégoutans. Au coin des rues, de grands vases remplis de lait chauffaient eu plein air, posés sur des pierres, et des femmes et des enfans accouraient pour en acheter. Des malades et des mendians étaient couchés sur la terre, à côté de leurs haillons et de leur pain noir. Des Albanais, vêtus comme les héros d’Homère, rangés en cercle autour d’un flambeau, au milieu de la vue, fumaient, sans mot dire, dans une attitude tout-à-fait musulmane. Vous vous souvenez sans doute, monsieur, d’avoir vu à Paris, sur le quai de Grève, ces cuisines en plein vent, où les ouvriers, les baladins et même les mendians viennent chercher leur provision journalière ; ces poêles fumantes dont l’odeur poursuit au loin les passans. Eh bien ! monsieur, vous auriez retrouvé à Argos le même spectacle ; vous y auriez revu les restaurateurs de la Grève ; vous auriez respiré le même parfum.

Et pourtant j’étais dans le pays des Atrides, dans la cité d’Agamemnon, qui renversa l’empire de Priam ! J’étais dans la ville fameuse, où jadis chaque dieu eut son temple, chaque héros son monument ! Je voyais une taverne là où Hécate et Diane eurent des autels. Des Argiens demi nus étaient étendus tristement aux mêmes lieux où Castor et Pollux, où la chaste Lucine sur un trône d’or recevaient autrefois les adorations de leurs pères. Les statues d’Atrée et de Thieste, les trophées de cent victoires, les monumens de tout genre qui décoraient les places publiques, mille palais nés de l’orgueil et de la magnificence des rois, tout ce que les arts avaient embelli, tout ce que la gloire avait élevé, tout a disparu comme la poussière qu’emporte le vent. On s’étonne d’une aussi entière destruction, surtout quand on a entendu Pausanias sur Argos. A l’époque où le voyageur grec visita cette ville, elle était encore peuplée de ses statues et de ses dieux ; elle avait ses monumens, ses murailles et ses portes, dont les principales étaient la porte de Lucine et celle du Soleil. Je ferme le livre de Pausanias, et autour de moi plus rien n’est debout. Tout s’est enfui, tout jusqu’à la poésie des souvenirs.