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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/299

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je n’ai jamais rien vu d’aussi parfaitement écrit. » Et en même temps il passait le papier au gendarme. Le greffier, qui paraissait avoir vieilli dans son emploi, et par les mains duquel bien des accusés avaient sans doute passé, regardait celui-ci avec un air de surprise et d’incrédulité, comme un homme qui ne se rend pas bien compte de ce qu’il entend. Il est à croire que c’était le premier acte d’accusation qu’il vit accueillir de la sorte.

Après quelques instans de silence et de réflexion, pendant lesquels il semblait compter quelque chose et suivre un calcul assez difficile, il reprit : « Voilà aujourd’hui précisément cent jours (24 mai) que je suis détenu ; il serait dur de rester ici encore aussi long-temps. Maintenant j’attends mes avocats, ils ne peuvent tarder à venir me voir : il est singulier que tous les deux soient bâtonniers de leur ordre, l’un entrant et l’autre sortant. » Le surlendemain, un guichetier vint avertir les gardiens de conduire le prisonnier au greffe du palais : toutes les pièces de la procédure y étaient arrivées. En apprenant cette nouvelle si long-temps attendue, Louvel tressaillit de joie ; il demanda qu’un lui enlevât promptement la camisole, se hâta de revêtir sa redingote, mit avec précipitation ses souliers que la veille il avait lui-même appropriés ; et s’appuyant sur les deux hommes qui l’escortaient, il monta vivement l’escalier qui conduisait au greffe. Là on lui remit l’énorme fatras de la procédure qu’il plaça sous son bras, et il redescendit aussi vite qu’il était monté. Après un dîner pris en toute hâte, et qu’il fallait prendre sous peine déjeuner, l’heure de consigne une fois passée, il se mit sur-le-champ à feuilleter le gros paquet étendu devant lui, non point avec ses mains qu’enfermait la camisole, mais avec sa bouche, à l’aide très incommode de ses lèvres. Les premières pièces qu’il chercha et qu’il lut furent les dépositions de ses sœurs ; c’était encore de leurs nouvelles : « Cette pauvre Martiale ! oh ! comme elle a dû pleurer ! Et ma bonne Thérèse, eût-elle jamais pensé que son petit Louis ferait un coup pareil ! La bonne femme est bien innocente de tout cela : elle doit être bien malheureuse, elle qui m’aimait tant et qui m’avait toujours si bien instruit ! » murmurait-il en parcourant