Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/282

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


combien il se serait méprisé lui-même, s’il eût été coupable d’une si lâche pensée. La nuit était avancée, et bien que ce fût la première qu’il passât dans sa prison, son sommeil fut aussi calme et aussi profond que si la veille sa main n’eût point assassiné un homme.

Le lendemain, une forte escorte vint le chercher vers midi pour le conduire au Louvre. Dans une des salles du rez-de-chaussée, tendue de noir, le corps du prince avait été déposé, couvert encore de sa chemise sanglante, et caché d’un simple drap. Plusieurs grands officiers de la couronne l’entouraient. Des courtisans y étaient venus, aussi nombreux peut-être et aussi flatteurs, que si le prince eût encore vécu. Un évêque était parmi eux ; nous ne saurions dire lequel. M. Bellart, procureur-général, et quelques autres magistrats étaient aussi présens. On fit approcher Louvel ; et avant qu’il n’eût le temps de savoir ce qu’on voulait de lui, un domestique ayant tiré le drap, le cadavre parut aux yeux du meurtrier avec toute sa pâleur, et sa blessure encore saignante : « Reconnaissez-vous cette blessure et ce poignard qui l’a faite ? — Oui », répondit Louvel, dont le visage n’avait point donné le moindre signe d’émotion. — « Avez-vous des complices ? — Aucun », reprit-il avec la même impassibilité. L’évêque, frappé de terreur, et n’ayant pas bien la tête à lui, ou par tout autre motif, s’écria qu’il reconnaissait cet homme pour un malfaiteur qui, deux ans auparavant, avait voulu l’assassiner. Louvel le regarda sans répondre, et sortit tranquillement au milieu de l’escorte qui l’avait amené. De retour dans son cachot, et seul avec l’officier qui était alors de service : « Ce matin, dit-il, ils m’ont infligé un rude spectacle ; ils m’ont mené au Louvre en présence du cadavre du duc de Berry. J’étais bien vivement ému, mais je l’ai caché à leurs yeux. Je ne connaissais point le prince, et je ne lui en voulais point personnellement : mais il était de ceux qui ont porté les armes contre la France et ramené l’étranger. Je ne me repens point de ce que j’ai fait : cependant c’est une action horrible que celle d’un homme qui se jette sur un autre pour le poignarder sans défense et par derrière. Je sais bien que j’ai commis un