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Page:Revue des Deux Mondes - 1832 - tome 6.djvu/277

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gourdes et je file… Ce gredin de brick que tu vois là… me pince au vent le lendemain ; je lui parais suspect, il vient à mon bord, visite tout, trouve les gourdes, quelques paperasses du capitaine que l’on avait bêtement gardées, et il comprend l’histoire. — Au lieu de nous faire tous pendre comme il en avait le droit, et comme il va le faire tout-à-l’heure, il nous met tous aux fers, et nous mène en Angleterre pour faire un exemple. Ma foi là, je me tortille tant des pieds et des mains, que je dérape du ponton, je file à la côte, je fais marché avec un contrebandier qui me débarque à Calais. De Calais je viens à Brest. — Je vois cette jolie goélette en armement, je fais mon plan avec des amis que j’embauche ; la malice des figures ne va pas mal ; cette nuit, nous envoyons le capitaine d’ici par-dessus le bord avec ses dix faï-chiens de Normands ; tout va bien, très bien, et il faut qu’au petit jour, nous ayons pour réveil-matin une visite de ce gueux d’Anglais, — le même de la fois du lougre, c’est un entêtement ridicule de la part du bon Dieu : enfin l’Anglais, ce gueux de même Anglais est venu à bord, a visité les papiers, m’a reconnu, et comme j’ai tout avoué, vu que sans cela j’aurais été pendu tout de même, il va faire notre affaire tout de suite, pour que ça ne soit pas remis indéfiniment, nous souquera tous un bout de filin autour du cou, car il est bien sûr de ne pas rencontrer parmi nous un cardinal ou un évêque. — Je te parie que dans une heure, quoique tu m’aies l’air d’un chanteur ; tu auras la respiration si gênée, que tu ne pourras pas seulement chanter, j’ai du bon tabac… Ah ! mais voilà le signal, pavillon rouge en berne, c’est la danse Adieu, mon agneau… Aussi, pourquoi diable m’as-tu appelé intrigant !

Il était moralement et physiquement impossible à Narcisse Gelin de répondre un mot ; il se résigna, se confia à la Providence, ferma les yeux, et sentit son cœur faillir.

Il ne pensait plus du tout à la poésie, et tout ceci était poétique pourtant, ce beau ciel, cette mer bleue, ces pirates garrottés, ces costumes pittoresques, cette justice si franche et si brutale, ce Benard avec sa force colossale, sa vie errante, ses crimes, sa piraterie.

Il faut l’avouer à la honte du fils du mercier, rien de tout