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— Alors dis-leur… c’est trop juste…

— C’est ce que je compte faire… Heureusement voici venir un officier.

Prenant alors l’air aussi digne que possible, tempéré pourtant par une nuance de soumission, Narcisse Gelin commença en ces termes :

— Je dois éclairer votre conscience, monsieur l’officier : — parti comme passager à bord de la Cauchoise ; c’est un heureux hasard que je n’aie pas partagé le sort de l’infortuné capitaine et de ses malheureux ma…

L’officier l’interrompit alors en anglais, d’un air irrité, et donna dans cette langue un ordre aux matelots qui serrèrent les pouces de Narcisse, de façon à les briser…

— Eh bien ! reprit le gros homme, sais-tu ce qu’il vient de dire ? —

— Mon Dieu, non… ! reprit Narcisse tout tremblant, en regardant ses pouces.

— Il vient de dire, — bâillonnez ce chien, et voilà…

— Mais il n’entend donc pas le français ?

— Pas un mot, ni lui, ni les autres.

— Mais, Dieu du ciel, vous savez l’anglais, vous…

— Comme ma langue propre…, mon fils.

— Mais alors, dites-lui… tout… bien vite.

— Du tout… tu m’as appelé intrigant dans la chaloupe. — Tu seras pendu… ça t’apprendra.

Narcisse allait répliquer, mais le bâillon l’en empêcha.

Il fît bien quelques gestes assez démonstratifs, mais cette pantomime toucha peu les Anglais.

— Pour te consoler, lui dit le gros homme, je vais t’expliquer tout cela, il est bien juste que tu saches pourquoi l’on te pend.

— Je m’appelle Benard, depuis vingt ans que je fais la course ; il y a environ six mois, je montais un lougre, et quel lougre, mon fils ! — Je rencontre un brick anglais marchand, qui revenait de Lima, chargé de gourdes, je l’attaque et le prends. — Comme il était mauvais marcheur, je le coule lui et son équipage, je garde les