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elle-même légèrement atteinte, sans soupçonner la nature de son mal. L’une de ses femmes, qui l’avait soignée la nuit, m’apporta comme à l’ordinaire mon déjeuner, consistant en une tasse de café à l’eau et un morceau de pain. A peine eus-je pris ce frugal repas, que je fus subitement atteint d’un dévouement très fort, circonstance qui m’étonna d’autant plus, que je ne pouvais l’attribuer à la plus légère infraction à mes habitudes d’extrême sobriété. Cette disposition s’aggrava rapidement sans que j’éprouvasse, toutefois, de douleurs. Tout-à-coup je fus saisi d’un froid mortel, d’une sensation indéfinissable, d’une sorte d’anéantissement des facultés de la vie. Je me regardai dans un miroir, mon visage et mes yeux s’étaient comme resserrés, ils étaient jaunes et livides, mes joues étaient marbrées de vaisseaux rouges et bleus. J’étais subitement devenu méconnaissable. La circulation était comme suspendue. Le cœur battait avec dureté, mais avec une extrême lenteur ; le nez et la bouche étaient glacés. A ces symptômes, je compris que j’étais atteint du choléra.

Isolé, n’ayant près de moi ni parent, ni ami à qui je pusse indiquer mes volontés dernières, j’avais, en cas de mort, des devoirs à remplir. La nécessité me faisait une loi de lutter contre mon mal, jusqu’à ce que des dispositions indispensables fussent accomplies. Après avoir bu de l’infusion de menthe, je m’enveloppai de mon manteau ; et malgré un froid glacial, malgré la prostration de mes forces, je parvins à mettre en ordre les papiers que je devais transmettre à ma famille ou à différentes personnes, et à détruire ceux que je ne voulais pas laisser après moi. Cette opération dura une heure. L’effort moral que j’avais fait sur mon physique abattu, opéra, je crois, une réaction salutaire. La fatigue détermina un commencement de transpiration. Dès que je fus dans mon lit, des vomissemens violens se déclarèrent. Dévoré d’une soif inextinguible, je buvais sans cesse de l’infusion chaude de mélisse, qui provoquait de nouvelles sueurs. J’avalai aussi quelques fragmens de camphre. Je n’éprouvais pas de douleurs dans la région épigastrique, mais j’étais tourmenté de nausées fréquentes, de continuels borborygmes, les urines étaient totalement supprimées, le pouls rare ; j’éprouvais des crispations dans les jambes, et surtout une crampe insupportable dans l’articulation de la cuisse avec la hanche.

Instruites de ma situation, des personnes bienfaisantes, m’envoyèrent le docteur Sanck, médecin distingué par ses talens et son humanité. Je le priai de me dire, avec une entière franchise, si j’étais dans un danger pressant, car lui seul pouvait me rendre ce service dans ma solitude, et il n’avait pas à craindre de me troubler, la mort n’ayant alors pour moi aucune amertume. — Je ne puis vous le dissimuler, me répondit le docteur, que le choléra vient d’éclater avec une violence effrayante. Cinq de mes malades ont expiré sous mes yeux, sans qu’aucun remède ait pu suspendre un instant les ravages du mal. Il est impossible de prévoir ce que peut devenir votre maladie, mais quant au traitement, vous avez fait ce qu’il y a avait à faire. La sueur est un bon signe, ce qui est encore plus rassurant, c’est le calme de votre esprit. A l’emploi des boissons chaudes, ajoutez des poudres de Dower, qui renferment de l’ipécacuanha. Leur effet arrêtera voire dévoiement. Je reviendrai dans peu de temps, et je vous