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de la liberté. En effet, persuadés qu’ils sont que tout appel aux masses, en ce moment, ne pourrait qu’être préjudiciable à une cause sacrée, qu’un brusque renversement de l’ordre social entraînerait avec lui des maux incalculables et qu’enfin on devait attendre que les gouvernemens, éclairés sur leurs vrais intérêts, fissent les concessions réclamées par l’opinion publique et les besoins du temps, ils ont tu avec une sorte d’effroi un audacieux porter la hache à la racine d’un arbre dont la chute ébranlerait l’univers. Une réprobation générale s’est élevée en Allemagne contre cet amateur de ruines et de destruction.

Voulons-nous maintenant appuyer par quelques citations un jugement que l’on pourrait peut-être taxer de sévérité, et jeter un coup-d’œil sur la traduction que M. Guiran vient de publier. Rien n’offre, au premier aspect plus de dissemblance que le texte original et la copie française. L’un est une figure animée avec sa carnation et toute sa physionomie, l’autre n’est qu’une silhouette au maigre profil et à la teinte obscure. Les principaux traits s’y trouvent, à la vérité, reproduits, mais la couleur et la transparence y manquent. M. Guiran, qui d’ailleurs sait fort bien l’allemand, semble avoir désespéré de son auteur en le mutilant ainsi ; il en a fidèlement rendu les fragmens qu’il nous a donnés, ce qui nous fait présumer que ses omissions sont volontaires ; il marche par bonds, il saute dix feuillets à-la-fois, et souvent ce n’est point ce que Boerne offre de moins curieux ni de moins caractéristique. On peut en juger par cette phrase, la première de l’ouvrage, et dont le traducteur ne fait pas mention :

« Je commence à ressentir l’influence du bon génie des voyages, et de toute la légion de démons qui me possèdent, quelques-uns se sont déjà retirés de moi. Mais plus j’approche des frontières de France, plus je deviens fou : je sais bien ce que je ferai sur le pont de Kehl, dès que j’aurai tourné le dos à la dernière sentinelle badoise, cependant je ne puis le dire à aucune femme. »

Je ne me chargerais pas d’expliquer, même devant un homme, ce dernier paragraphe, et je ne connais que l’abbé du Mercure galant qui puisse prétendre à l’interpréter sans choquer nos oreilles.

De toute la légion de démons qui obsédaient Boerne, je ne serais pas éloigné de croire qu’il en est demeuré quelques-uns en lui, et notamment celui de la haine, car il hait presque tout le genre humain : il hait les rois, les propriétaires, les banquiers, les industriels ; il hait Goethe, parce qu’il est le roi de la littérature : il hait les livres, il hait l’Allemagne et les Allemands, il hait la royauté et le gouvernement de juillet. Choisissons quelques exemples. Voici pour les rois ;

« C’est une maladie que d’être prince, et il faut mettre les rois à la diète. — L’année prochaine, une douzaine d’œufs sera plus chère qu’une douzaine de princes. — On fait beaucoup trop de façons avec les rois : on devrait leur fixer à tous un délai d’un mois, dans l’espace duquel ils auraient à établir un meilleur gouvernement, sinon à la porte ! — Chacun est maître chez soi, et un roi qu’on ne peut souffrir, ne fût-ce qu’à cause de la forme de son nez, on le met avec raison à la porte : je trouve cela tout simple. »