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ternes, les larmes arrières jetés par Julie au hasard et dans la solitude.

Les dangers de la situation critique à laquelle la marquise était insensiblement arrivée par la force des circonstances, se révélèrent à elle dans toute leur gravité pendant une soirée du mois de janvier 1820.

Quand deux époux se connaissent parfaitement, qu’ils ont pris une longue habitude d’eux-mêmes, que la femme, sachant interpréter les moindres gestes de son mari, s’occupe à pénétrer les sentimens ou les choses qu’il lui cache, alors des lumières soudaines éclatent souvent après des réflexions ou des remarques précédentes, dues au hasard, ou primitivement faites avec insouciance. Une femme se réveille souvent tout à coup sur le bord ou au fond d’un abîme.

Ainsi, la marquise, heureuse d’être seule depuis quelques jours, devina le secret de sa solitude.

Inconstant ou lassé, généreux ou plein de pitié pour elle, son mari ne lui appartenait plus.

En ce moment, elle ne pensa plus à elle, à ses souffrances, à ses sacrifices : elle ne fut plus que mère, elle ne vit plus que la fortune, l’avenir, le bonheur de sa fille — sa fille, le seul être d’où lui vint quelque félicité, son Hélène, seul lien qui l’attachât à la vie !... Maintenant, Julie voulait vivre pour préserver son enfant du joug effroyable sous lequel une marâtre pouvait étouffer la vie de cette chère créature.

A cette sinistre prévision de l’avenir, elle tomba dans une de ces méditations ardentes qui dévorent des années entières d’existence. Entre elle et son mari, désormais, il devait se trouver tout un monde de pensées dont elle seule porterait le poids ; jusqu’alors, sûre d’être aimée autant que Victor pouvait aimer, elle s’était dévouée à un bonheur qu’elle ne partageait pas ; mais aujourd’hui, n’ayant plus la satisfaction de savoir que ses larmes faisaient la joie de son mari, seule dans le monde, elle n’avait plus que le choix des malheurs. Au milieu du profond désespoir, du découragement sans bornes où elle était, dans le calme et le