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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/67

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dispositions ; elle se couchait avec le soleil pour rêver tout à son aise à l’embellissement de son petit domaine.

Quelque occupée qu’elle fût de toutes ces pensées, elle eut néanmoins assez d’empire sur elle-même pour ne parler à personne de l’héritage qu’elle venait de faire, soutenue qu’elle était par l’idée de jouir de la surprise générale.

Enfin ce grand jour arriva, et il était temps, car elle s’était déjà rongé tous les ongles de la main droite, et elle attaquait ceux de la gauche. Je n’ai pas besoin de dire qu’elle se leva de meilleure heure encore qu’à l’ordinaire, n’ayant réellement pas, cette nuit-là, fermé l’œil un instant. A peine debout, elle n’eut de cesse que son frère ne fût réveillé et parti, et elle attendit , Dieu sait avec quelle impatience, les marchands auxquels elle avait donné rendez-vous. Deux ongles succombèrent encore dans cette attente, et pourtant, les marchands furent tous exacts, tant elle leur avait fait de recommandations, tant elle avait passé d’heures à surveiller et à accélérer leurs travaux !

Quelle journée pour Dorothée ! faire un déménagement non plus fictif, mais réel, mais complet ; non plus un simple déplacement, mais un renouvellement de mobilier ! des fauteuils neufs à la place des vieux. — Un beau papier rouge satiné à fleurs. — De superbes rideaux de soie cramoisie à ramages. — Par terre, un beau tapis rouge à larges rosaces. — Une belle glace au-dessus de la cheminée, en face de la croisée. — Mettez-moi ce canapé à droite , — non , à gauche ; — cette armoire d’acajou dans ce coin ; — cette table de marbre au milieu ; — ici, cette chaise ; — là , ce fauteuil !

Mourir de joie, n’est évidemment qu’une expression métaphorique, car à huit heures du soir, au tomber du jour, tout était en place, et Dorothée était pleine de vie et de santé ; et elle avait ouvert ses portes à toute la maison, maîtres, enfans et valets ; et elle jouissait de leur admiration, cachant sous un faux air de modestie sa satisfaction, que trahissaient ses narines enflées et la rougeur de ses joues, plus éclatante encore que de coutume.

TOME iv. 5