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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/647

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mander à la reine, et elle vit bien que sa noble maîtresse était dans un de ces momens de bonheur où les puissans d’ici-bas accordent tout ce qu’ils peuvent accorder.

— Quel est donc tout ce bruit qu’on entend dans la cour ?

— Les pages et les écuyers qui rient.

— Mais j’entends d’autres voix.

— Celles des sires de Giac et de Graville.

— Le chevalier de Bourdon n’est point avec eux ?

— Non, madame, il n’a point paru encore ?

— Et rien de nouveau cette nuit n’a troublé la tranquillité du château ?

— Rien : seulement, quelques instans avant que le jour parût, la sentinelle a vu une ombre se glisser sur les murailles ; elle a crié : Qui vive ? L’homme, car c’était un homme, a sauté de l’autre côté du fossé, malgré la distance et la hauteur : alors la sentinelle a tiré dessus avec son arbalète.

— Eh bien ! dit la reine.

Et la rougeur de ses joues disparut complètement.

— Oh ! Raymond est un maladroit ! Il a manqué son coup, et ce matin il a vu sa flèche fichée dans un des arbres qui poussent dans le fossé.

— Ah ! dit Isabeau.

Et sa poitrine respira plus librement.

— Le fou ! continua-t-elle en se parlant à elle-même.

— Certes, il faut que ce soit un fou ou un espion, car sur dix, neuf se seraient tués. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que voilà la troisième fois que cela arrive. C’est inquiétant, n’est-ce pas, madame, pour ceux qui habitent ce château.

— Oui, mon enfant ; mais quand le chevalier de Bourdon en sera gouverneur, cela ne se renouvellera plus.

Et un sourire imperceptible glissa sur les lèvres de la reine, tandis que les couleurs de ses joues, un instant absentes, reparurent avec une lenteur qui prouvait que, quel que fût le sentiment qui les en avait éloignées, il était pénible et profond.

— Oh ! continua Charlotte, c’est un si brave chevalier que le sire de Bourdon !