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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/640

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tour sur le chevalier, laissant entre eux deux un léger espace, afin de l’attaquer chacun d’un côté. D’un coup d’œil rapide celui-ci vit qu’il pouvait passer entre ses deux ennemis ; il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, qui l’emporta avec la rapidité du vent ; puis lorsqu’il vit, à quelques pieds de lui seulement, la pointe des deux épées, il se laissa rapidement glisser le long du cou de son cheval, comme s’il voulait ramasser quelque chose sans quitter les étriers, de manière à ce que son corps décrivît une ligne presque horizontale, se retenant de la main droite à la crinière, tandis que de la gauche saisissant la jambe de l’un de ses ennemis, il le souleva violemment et le jeta de l’autre côté de son cheval ; les épées des deux gardes ne frappèrent que l’air.

Lorsque celui qui venait de donner cette preuve d’habileté se retourna, il s’aperçut que le garde qu’il avait renversé, n’avait pu dégager son pied de l’étrier où il était retenu par son éperon, et que son cheval qui le traînait après lui, effrayé du bruit que faisait son armure bondissante sur le pavé, l’emportait avec une vitesse toujours croissante : les cris de ce malheureux ne contribuaient pas peu à l’épouvanter encore davantage. Tous les spectateurs de ce combat le suivaient des yeux, le cœur serré, respirant à peine, tressaillant à chaque choc nouveau, qui renvoyait jusqu’à eux le bruit du fer ; étendant les bras, comme s’ils pouvaient l’arrêter. Le cheval allait toujours, toujours plus vite, soulevant des flots de poussière, tandis qu’à chaque caillou l’armure faisait feu. Là où il passait, et de place en place sur la route, on distinguait des morceaux de cuirasse qui se détachaient et luisaient au soleil. Bientôt ce cliquetis effrayant devint moins distinct, soit à cause de la distance, soit parce que ce n’était plus que de la chair et des os qui traînaient sur le pavé ; puis, au détour du chemin dont nous avons déjà parlé, cheval et cavalier disparurent tout à coup comme une vision. Les poitrines respirèrent, et la voix de Bernard d’Armagnac fit entendre pour la seconde fois ces mots : – Tanneguy Duchâtel, arrêtez cet homme, le roi le veut.