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SCÈNES HISTORIQUES.

romanciers, et pas un historien. Il faut l’œil de Dieu pour regarder si loin dans le passé, il faut les bras d’un géant pour étreindre tant de siècles. Quelques-uns peut-être eussent accompli l’œuvre, mais ils ont douté d’eux, ils ont hésité à échanger sans relâche chaque jour de leur vie contre un an des temps passés ; ils ont craint de descendre dans ces profondeurs de l’histoire où ils pouvaient se perdre, et comme un homme qui franchit un abîme, ils ont sauté d’un trône à l’autre, sans oser regarder au-dessous d’eux. Là cependant était le peuple.

Puis, après tout, cette gloire posthume qui aurait dévoré toutes les heures d’une vie, aurait-elle valu ce qu’elle ôtait ? L’oreille des morts entend-elle les noms que les générations prononcent en passant successivement sur leurs tombes, et dont le bruit, pareil au cercle que fait naître une pierre jetée au milieu d’un étang, diminue en s’élargissant, et s’efface en touchant le bord ? Mieux vaut peut-être Dorat couronné de son vivant qu’Homère mis au rang des dieux après sa mort ; peut-être les seuls instans de la vie qui ne soient pas perdus au compte de l’éternité, sont-ils d’abord ceux du bonheur, ensuite ceux du plaisir, puis enfin ceux passés à rien faire ou à faire des riens. Or, bonheur et plaisir sont aux mains des femmes ; les femmes ne lisent pas l’histoire. Consolons-nous donc que le temps manque à qui veut l’écrire, et si quelques-unes d’elles, par hasard, ou par caprice, désirent que nous dirigions leurs regards vers une de ces grandes époques qui marquent l’accroissement ou la décadence d’une nation, exigent que nous leur apprenions à bégayer ces noms d’hommes que peut seule prononcer assez haut la voix d’un peuple entier ; déchirons quelques feuillets d’un fabliau gothique, naïvement enluminé d’or, de rouge et de bleu ; rapetissons la taille d’Hugues Capet, de François ier ou de Richelieu, à la dimension des pages d’un album ; laissons le vent emporter cette page sur leurs genoux, et quand elles auront, depuis sa naissance jusqu’à son agonie, dévoré un siècle en une heure, que l’œil humide d’une dernière larme, elles diront, en nous