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REVUE. — CHRONIQUE.


Et pourtant, quand on devrait nous accuser de recueillir l’héritage des insulteurs publics qui, dans les triomphes antiques, suivaient le char des généraux romains, nous élèverons la voix pour protester, non pas contre le succès éclatant que madame Malibran vient d’obtenir, ce serait folie ; mais contre les moyens qu’elle met en usage pour y arriver.

Elle a reçu du ciel les plus hautes facultés, et il semble qu’elle se fasse plaisir de les gaspiller à profusion. Une voix étendue, et souple et sonore, et d’une admirable justesse, le génie musical, le sentiment délicat et constant des moindres finesses, des secrets les plus mystérieux d’une partition, l’intelligence rapide, non pas seulement des volontés, mais bien aussi des intentions du compositeur, qui lui permet de développer, quand et comme il lui plaît, le thème et la phrase dont elle dispose souverainement ; la jeunesse, la beauté, la grâce ; tous ces dons si rares et si précieux, ne paraissent pas suffire au besoin de succès qui la dévore à tous les instans de la soirée.

Au lieu de borner et de circonscrire les attributions de son talent comme la nature le veut et l’ordonne, au lieu de s’en tenir au chant, et de jouer seulement autant qu’il le faut pour colorer et accentuer les notes de sa voix, elle s’oublie jusqu’à lutter de gestes et d’attitudes avec mademoiselle Smithson, et quelquefois même avec madame Dorval.

Or, il est évident que cette prétention au drame et à la tragédie porte à son talent musical un préjudice notable ; pour s’en convaincre il suffit de rappeler que, pendant la première moitié de la Gazza, elle a été fort au-dessous d’elle-même, et cela uniquement parce qu’elle fatiguait sa respiration en mouvemens et en gestes sans nombre.

Elle épuise sa voix en gémissemens et en sanglots ; et quand l’orchestre impitoyable et souverain attaque l’accompagnement, la prima donna ne retrouve plus les notes qu’il lui faut, ou bien elle en diminue forcément le volume et la portée ; quelquefois même, malgré la justesse admirable de son gosier, il lui arrive de ne pas chanter juste, et pourquoi, je vous le demande ? tout simplement, parce qu’elle a versé des larmes trop vraies et trop amères.

C’est à coup sûr un don du génie de sympathiser profondément avec l’esprit et le sens intime d’un rôle ; et sans doute, sans l’exubérance de force et de génie dont est douée madame Malibran, le malheur que nous déplorons n’arriverait pas.