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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/508

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littérature.

tifique sur le vieil anglais, sur son mélange de saxon et de normand, sur ses e muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J’allais pousser des gémissemens pleins de gravité, d’importance et de méthode sur la perte irréparable des vieux mots si naïfs et si expressifs de emburled, au lieu de armed, de deslavatie pour unfaithfulness, de acrool pour faintly ; et des mots harmonieux de myndbruch pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour dead. Certainement traduisant si facilement l’anglais de l’an 1449, en anglais de 1831, il n’y a pas une chaire de bois de sapin tachée d’encre, d’où je ne fusse montré très-imposant à vos yeux. Dans ce fauteuil même, malgré sa propreté, j’aurais pu encore vous jeter dans un de ces agréables étonnemens qui font que l’on se dit : C’est un puits de science, lorsque je me suis aperçu fort à propos que vous connaissiez votre Chatterton, ce qui n’arrive pas souvent à Londres (ville où l’on voit pourtant beaucoup d’Anglais, me disait un voyageur très—considéré à Paris) ; me voici donc retombé dans l’état fâcheux d’un homme forcé de causer au heu de prêcher, et par-ci par-là d’écouter ! Écouter ! ô la triste et inusitée condition pour un docteur !

Stello sourit pour la première fois depuis bien long-temps.

— Je ne suis pas fatigant à écouter, dit-il lentement, je suis trop vite fatigué de parler…

— Fâcheuse disposition, interrompit l’autre, en la bonne ville de Paris où celui-là est déclaré éloquent, qui, le dos à la cheminée, ou, les mains sur la tribune, dévide pour une heure et demie de syllabes sonores ; à la condition, toutefois qu’elles ne signifient rien qui n’ait été lu ou entendu quelque part.

— Oui, continua Stello les yeux attachés au plafond, comme un homme qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur de momens en momens ; oui, je me sens ému à la mémoire de ces œuvres naïves et puissantes que créa le génie primitif et méconnu de Chatterton, mort à dix-huit ans ! Cela ne devrait faire qu’un nom, comme Charlemagne, tant cela est beau, étrange, unique et grand.