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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/504

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littérature.

vient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j’ai rôdé dès le matin sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands brouillards ; celui d’aujourd’hui s’étend devant les fenêtres comme un drap blanc. J’ai passé dix fois devant votre porte, je vous ai regardée sans être aperçu de vous, et j’ai demeuré le front appuyé sur les vitres comme un mendiant. J’ai senti le froid tomber sur moi et couler sur mes membres ; j’ai espéré que la mort me prendrait ainsi, comme elle a pris d’autres pauvres, sous mes yeux, mais mon corps faible est doué pourtant d’une insurmontable vitalité. Je vous ai bien considérée pour la dernière fois, et sans vouloir vous parler de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux ; j’ai cette faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma résolution, si je vous voyais pleurer.

Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes papiers, et je vous demande en échange le pain de ma mère, vous n’aurez pas long-temps à le lui envoyer.

Voici la première page qu’il me soit arrivé d’écrire avec tranquillité. On ne sait pas assez quelle paix intérieure est donnée à celui qui a résolu de se reposer pour toujours. On dirait que l’éternité se fait sentir d’avance, et qu’elle est pareille à ces belles contrées de l’orient dont on respire l’air embaumé long-temps avant d’en avoir touché le sol. »

« Thomas Chatterton. »