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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/493

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vous pas saisi d’une affliction interminable en considérant que chaque année dix mille hommes en France, appelés par l’éducation, quittent la table de leur père pour venir demander, à une table supérieure, un pain qu’on leur refuse ?

— Eh ! à qui parlez-vous ? je n’ai cessé de chercher toute ma vie un ouvrier assez habile pour faire une table où il y eut place pour tout le monde ! Mais, en cherchant, j’ai vu quelles miettes tombent de la table monarchique : vous les avez goûtées tout à l’heure. J’ai vu aussi celles de la table constitutionnelle, et je vous en veux parler. Ne croyez pas qu’en ce que j’ai dessein de vous conter il se trouve la plus légère apparence d’un drame, ni la moindre complication de personnages nouant leurs intérêts tout le long d’une petite ficelle entortillée que dénoue proprement le dernier chapitre ou le cinquième acte : vous ne cessez d’en faire de cette sorte sans moi. Je vous dirai la simple histoire de ma naïve Anglaise Kitty Bell. La voici telle qu’elle s’est passée sous mes yeux.

Il tourna un instant dans ses doigts une grosse tabatière où étaient entrelacés, en losange, les cheveux de je ne sais qui, et commença ainsi :

CHAPITRE XIII.
Histoire de Kitty Bel.

Kitty Bell était une jeune femme comme il y en a tant en Angleterre, même dans le peuple. Elle avait le visage tendre, pâle et allongé, la taille élevée, mince, et avec de grands pieds et quelque chose d’un peu maladroit et décontenancé que je trouvais plein de charme. A son aspect élégant et noble, à son nez aquilin, à ses grands yeux bleus, vous l’eussiez prise pour l’une des belles maîtresses de Louis XIV, dont vous aimez tant les portraits sur émail, plutôt que pour ce qu’elle était, c’est-à-dire une marchande de petits gâteaux.