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l'échelle de soie.

sommet ; Albert et Eugène me saisirent de leurs bras nerveux et m’attirèrent à eux ! Hélas ! hélas ! À cet instant-là même, j’eus un des plus violens chagrins de ma vie.

À ces mots, le général déposa sa pipe, tant il avait de chagrin dans le cœur.

Figure-toi, Jules, que la jolie brune, cette petite fille de seize ans, le dernier échelon dont je t’ai parlé, s’attacha à moi avec tant de force, qu’elle vint avec moi sur la plateforme. Et, une fois sur la plate-forme, elle se jeta à genoux devant moi, les mains jointes, sans vêtemens, priant, s’arrachant les cheveux, et parlant d’une voix si douce et si plaintive, que je la comprenais comme si j’avais le don des langues. Elle se roulait, elle se tordait, elle criait, elle se leva, elle m’embrassa ; elle me disait en arabe : Ne me laisse pas ici toute seule ! Emmène-moi ! Je serai ton esclave, je serai ta femme. Eugène, Albert et moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux épais, ce sein nu, cette pauvre femme si hospitalière et si bonne, mon Directoire à moi, tout cela qu’il fallait quitter si tôt, nous fûmes prêts à pleurer aussi fort qu’elle pleurait.

Ce fut une grande douleur ; je me jetai à genoux à ses côtés, je l’embrassai avec délire, je lui dis adieu avec des larmes, puis Eugène et Albert la rejetèrent doucement à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour la faire revenir à elle, toutes ces femmes se mirent à frapper dans leurs mains, à remplir l’air de leurs cris ; la porte fut ouverte avec fracas ; les esclaves accoururent ; les femmes se voilèrent, et de leurs mains, elles montrèrent ce toit entr’ouvert et ces chrétiens qui s’enfuyaient.

Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans leur prière, du danger dont il les avait préservés.

Le toit fut réparé le lendemain avec du fer.

Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq épanouis, frais comme des roses, reposés comme un sultan, couverts d’essences, chargés d’amulettes, d’anneaux d’or et