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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/385

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l'échelle de soie.


main tremblante et émue, il y avait huit nuits et huit jours que je n’avais fumé. J’étais défait et livide. J’avais prié le bon Dieu, tremblant comme un moine espagnol qui abjure ! Quand j’eus mon enfant, je repris ma pipe. Je plaçai mon enfant au berceau, moi tout seul. Nous étions en Espagne alors : beau pays ! J’envoyai chercher une nourrice andalouse ; une nourrice comme pour un empereur. Elle arriva la nourrice ; grosse mère rebondie, œil noir, cheveux noirs, visage noir, mais tout le reste très-blanc. Je la vois encore, mon Andalouse ; elle tenait à la bouche un long cigaretto que lui avait donné quelque muletier en passant sur la route. — Tenez, Maria ! prenez cet enfant et élevez-le. Bien, nourrice, garde ton cigare, je n’ai pas peur de la fumée, ni ma fille non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de la nourrice, et comme je m’approchai pour voir boire mon enfant, la nourrice l’enveloppa dans un nuage ; et moi je me fis apporter ma pipe et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai avec elle aussi bien que j’aurais fumé avec un lieutenant de dragons ; aussi vous comprenez quel plaisir c’est pour moi de savoir que ma fille aime son père et les plaisirs de son père, et les habitudes de son père ; c’est un bonheur de pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir à redouter certaines limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton père, mon enfant ; c’est le moyen de n’avoir ni un débauché, ni un joueur, ni un faiseur d’esprit, ni un moqueur, ni un oisif ; mais un brave homme qui aime sa maison, sa femme, son feu, et qui soit poète pour lui tout seul. C’est moi qui te le promets, Fanny, tu n’épouseras jamais qu’un fumeur.

J’avais pris machinalement la pipe du général, et l’entendant parler avec tant de véhémence, j’avais approché le long tuyau de ma bouche, et j’étais placé dans l’attitude d’un homme qui médite ou qui fume, quand le général me regardant avec la plus profonde pitié : — Pauvre espèce ! dit-il, quelle triste génération que celle-là ! Allez donc en Égypte ou prenez Moscou avec des gaillards de ce calibre !