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Genève ; et, par sa lettre à d’Alembert, il se brouille avec toute la philosophie contemporaine. Que n’a-t-on pas dit de la fatale influence de la Nouvelle Héloïse sur la jeunesse et sur les femmes. On oublie sans doute qu’à cette époque les passions n’étaient graves qu’au théâtre ; que l’amour, distraction de salon, fantaisie passagère, triomphait de tous les obstacles, pour satisfaire ses caprices, et que sur ce point le mariage était de la meilleure intelligence du monde avec la galanterie. Dans cette société ainsi faite, il arrive qu’un homme jette un livre où deux jeunes gens, vivant dans une petite ville au pied des Alpes, inconnus du monde et le connaissant bien peu, ont pour unique affaire de s’aimer avec une exaltation sérieuse, où l’amour parle vertu et philosophie. Ce roman, qui nous paraît aujourd’hui si imparfait et si peu divertissant, contenait des dissertations sur le duel, le suicide, les spectacles et la religion naturelle ; sermon passionné, prédication ardente, livre moral qui pénétra souvent où on a pu s’étonner de sa présence. L’Emile, roman plus grave encore, suivit la correspondance dont Jean-Jacques se disait l’éditeur. Ici, le philosophe se déploie dans toute sa force ; il attaque directement son siècle, sans détours et sans fictions. A la mollesse des mœurs, à l’oubli de la dignité humaine, à la méconnaissance de Dieu, à l’indifférence des uns, à l’hypocrisie des autres, il oppose l’homme même, la conscience la plus vive de sa personnalité, le sentiment individuel de Dieu et de la religion, le retour au spectacle de la nature, aux magnifiques enseignemens de la création. Il trouve dans l’éducation une puissance capable de changer l’homme de son siècle. Son enfant, son élève, aura l’esprit libre, l’âme naturelle, le corps vigoureux et dispos ; il le dépouillera de cette politesse menteuse qui étouffe l’indépendance. Il l’instruira à vivre de son travail, et lui apprendra un art mécanique. Il écartera les interventions humaines pour le mener à Dieu directement par la conscience même. Comme les mœurs de son siècle sont légères et coupables, il mettra Emile aux prises avec la plus rude adversité que puisse