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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/338

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REVUE. — CHRONIQUE.

fabriqué pour la traite des nègres est lourd à porter au bras d’un honnête garde national qui fait sa faction. Il est fâcheux d’avoir été acheter si loin et si cher à Londres de très-innocens fusils dont nous n’avons pas peur, tandis qu’il y avait en Vendée, si près de nous, d’excellens fusils à très-bon marché, fort dangereux et fort cruels. Il est fâcheux de savoir nos manufactures ruinées, nos magasins pleins de bois de fusils tous préparés, St.-Étienne manquant d’ouvrage, et de tendre les mains aux dédaigneuses fabriques de Birmingham. Il est fâcheux de voir un marché de tant de millions si imprudemment accepté, si facilement résilié ; tantôt, c’est le gouvernement qui achète ; tantôt, c’est M. Gisquet qui achète pour revendre très-cher au gouvernement ; enfin, il est fâcheux, et très-fâcheux, que tant de propositions particulières, et beaucoup moins onéreuses, aient été rejetées avec dédain ; la concurrence, dans ces cas-là, est un devoir, même quand elle frapperait M. Gisquet. Il faut que la porte soit ouverte à tous ; n’est-ce pas chose déplorable de savoir trois cent mille hommes français armés d’un méchant fusil anglais par les soins uniques de M. Gisquet !

Le rédacteur de la Tribune a été condamné à six mois de prison, trois mille francs d’amende, et à vingt-cinq francs de dommages-intérêts envers les parties plaignantes. Nous retrouverons les fusils Gisquet à la chambre des députés avant peu.

La semaine a été bariolée d’une demi-douzaine de vaudevilles, drames, mélodrames et autres ingénieuses productions ; elles font honneur à l’esprit français. Aux Variétés, Lantara se grise avec Dorvigny. Au Palais-Royal, mademoiselle Déjazet joue la gaudriole ; au Gymnase, mademoiselle Fay s’empoisonne, trompée par son époux ; au théâtre de la Gaîté, les Corses se battent, se fusillent et se regardent d’un œil de feu toujours prêt à se dévorer ; à l’Ambigu, les auteurs ont mené l’héroïne de leur drame dans un mauvais lieu fort peu décent à voir ; voilà toute la semaine dramatique. Quant à la semaine littéraire, le livre de Ladvocat a paru ; c’est tout. Mais on annonce un nouveau volume de poésies de M. Victor Hugo, un autre de M. Barbier.

Hélas ! hélas ! tout ceci, Pologne, Belgique, Hollande, paix ou guerre, Capo d’Istria, fusils, marchés, pots de vin, vaudevilles et mélodrames, et M. Gisquet, et même le livre de Ladvocat, tout cela, aujourd’hui ou demain, huit jours, finira par se résumer dans ce mot si triste qui a tant fait rire à la chambre : De profundis.

Revue des Deux-Mondes.