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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/304

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littérature.

grâce accordée, il se releva gravement, négligeant de faire la pirouette habituelle, en jetant à terre la montera. — Ce n’était certes pas le moment des vaines bravades.

Ce matador, c’était Jose Miranda : célèbre autrefois, sa réputation avait été fort entamée dans les derniers temps. Il y avait un an environ, dans une course à Madrid, comme il se préparait à donner au taureau l’estocade, la muleta lui échappa. Il se jeta devant le taureau à plat ventre, mais celui-ci le prit néanmoins sur ses cornes et le fit sauter à vingt pas. On le crut mort, il n’avait qu’une jambe cassée. Il en est demeuré quelque peu boiteux ; et comme il est en outre de petite taille et fort gros, ne pouvant courir qu’à grand’peine, et se sentant ainsi, en cas de retraite obligée, à la merci du taureau, il a perdu beaucoup, sinon de son adresse, du moins de son assurance d’autrefois.

Il s’avançait néanmoins avec calme, bien qu’il fut d’ailleurs très-pâle, et qu’on pût distinguer sur ses traits une profonde altération.

C’était en effet le moment décisif, le dénouement du drame approchait ; dénouement inévitable et que précède toujours la plus terrible des péripéties. C’est que la vie d’un homme est là suspendue à un fil ; c’est qu’il s’agit d’un duel à mort, d’un duel avec dix mille témoins ; — témoins inexorables, qui ne permettent pas la moindre, la plus légère infraction aux règles, l’existence en dût-elle dépendre. Ce duel-là surtout avait quelque chose de sinistre et de solennel à la fois.

Ce terrible adversaire, Miranda l’avait devant lui, plein de vigueur encore ; il lui fallait croiser le fer avec ces terribles cornes qui se dressaient menaçantes, toutes rouges de sang, du sang de Montès. — On le voyait bien, le matador sentait qu’il s’agissait cette fois de tuer d’un coup un pareil ennemi, ou bien de mourir.

Il avait l’œil fixé sur l’œil du taureau. Tous deux se mesuraient du regard. Miranda avança un pas en s’effaçant.

Le taureau se précipita tète baissée. — Il n’avait rencontré que le manteau écarlate. Se retournant avec vitesse, il se re-