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littérature.

Trois des picadors sortirent de l’arène ; ceux-là devaient former la cavalerie de réserve.

Les deux autres, Sevilla et Pinto, lorsqu’on leur eut remis leurs lances, allèrent se placer le long de la barrière, à quelque distance de la porte du toril[1].

Le roi en jeta la clé. Un des algualzils auquel elle fut donnée, traversa la place pour la porter au mayoral[2] ; puis, se sauvant au galop, il sortit de l’enceinte, au milieu des éclats de rire et des sifflemens du peuple.

Le roulement de tambour se fit entendre.

C’était un terrible et solennel instant. — Quand le premier taureau va sortir du toril, l’attente de cette brusque exposition du drame est vive et pénétrante. — Certes, quiconque observerait alors (et ce ne serait pas le moins curieux spectacle, ce serait une belle et intéressante étude de l’âme humaine) ; quiconque observerait ces innombrables visages, ces innombrables regards, tournés à la fois vers un même point, admirerait avec combien de nuances diverses, selon les traits divers et les diverses passions, sur chaque physionomie vient se peindre cette poignante anxiété, cette cruelle émotion qui semble faire palpiter dix mille cœurs d’un seul battement, comme dans une même poitrine.

C’est, aussi pour le picador, qui, la lance en arrêt, à deux pas de la porte du toril, attend le premier choc, que le moment est grave et rude à passer. — Il n’est pas encore, en effet, échauffé, étourdi par le danger déjà couru, comme il le sera dans les combats qui suivront. — Dans cette cruelle partie où la vie est un jeu, il n’a pas encore jeté les premiers dés.

J’ai entendu le brave Ortis ; Ortis, vieux picador, qui peut-être a piqué dix mille taureaux , et n’a pas une côte qui n’ait été brisée par les chûtes ou les coups de cornes ; — je l’ai entendu affirmer que jamais, lui premier picador, il n’avait

  1. L’écurie où sont renfermés les taureaux.
  2. Le conducteur, le gardien des taureaux.