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dité. Enfin M. Gressien, voyant que sa troupe restait entièrement exposée aux traits des sauvages, tandis qu’on ne pouvait leur répondre avec aucune apparence de succès, jugea très-sagement qu’il était grand temps d’opérer sa retraite. Les Français rentrèrent donc tout doucement dans le canot, au travers des balles de l’ennemi, qui pleuvaient tout autour d’eux, et dont une atteignit et froissa le coude de M. Dudemaine. Il fallut sans doute un étrange hasard pour en être quittes à si bon marché. La manière adroite dont un fusil à deux coups était servi et tiré du côté des sauvages fit soupçonner à nos gens que Simonnet leur avait prêté son aide.

J’approuvai fort M. Gressien d’avoir pris le parti de la retraite ; car, s’il eût différé tant soit peu, il eût fini par être enveloppé par les sauvages, et la plupart des hommes de son détachement auraient succombé sous les coups de l’ennemi, ce qui eût été une perte irréparable pour l’Astrolabe !

Le résultat de cette affaire me prouva que je devais renoncer à livrer par terre de nouveaux combats aux naturels. Dans les fourrés impénétrables qui couvrent la plus grande partie de l’île, tous nos hommes eussent péri successivement sous les traits de l’ennemi, sans lui faire aucun tort sensible. En outre, quand bien même nous eussions été victorieux, la mort d’un millier de ces perfides insulaires ne pouvait balancer à mes yeux, et dans l’intérêt de la mission, la perte d’un seul Français ; car je ne devais pas oublier que le but de l’expédition était scientifique, et non militaire.

Il me parut plus avantageux de conduire la corvette elle-même devant Mafanga, et de menacer d’une ruine complète cette place, objet sacré de la vénération des sauvages. Par là j’étais sûr de faire intervenir l’île entière dans notre querelle ; j’espérais qu’il se trouverait des chefs qui censureraient la conduite de Tahofa, et le forceraient à relâcher ses prisonniers. D’ailleurs, je devais m’attendre à voir tous les insulaires de Tonga voler à la défense de Mafanga ; déjà les lunettes nous faisaient distinguer des attroupemens considérables qui s’agitaient devant cette place, et la fortifiaient de leur mieux.