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3,262,196 femmes veuves ou religieuses, et, par conséquent, 3,890,661 personnes mariées. Il résulte de ce document qu’il existait alors en Espagne 6,519,218 individus qui ne contribuaient en rien, ou étaient censés ne pas contribuer à sa population. Nous aurons occasion de parler plus tard du nombre des ecclésiastiques. Nous nous contenterons, quant à présent, de remarquer qu’outre la classe des propriétaires vivant de leurs biens sans rien faire, et qui composaient le quart de la population, l’Espagne contenait 100,000 contrebandiers, voleurs, pirates ou assassins échappés des prisons ; 40,000 officiers appointés pour les capturer, et avec lesquels ils étaient de connivence ; 300,000 domestiques, dont 100,000 étaient sans emploi et abandonnés à eux-mêmes ; 60,000 étudians qui, sous le prétexte d’acheter des livres, demandaient l’aumône, ou plutôt l’extorquaient pendant la nuit. En ajoutant à ces tristes catégories 100,000 mendians nourris par 60,000 moines à la porte de leurs couvens, l’Espagne se trouvait alors infestée de près de 600,000 individus qui, sans utilité pour l’agriculture ou les arts mécaniques, n’étaient que dangereux pour la société. Toutes déductions faites, en un mot, il restait 964,571 manouvriers, 917,197 paysans, 310,739 artisans ou manufacturiers, et 34,339 négocians, destinés à soutenir, par leurs laborieux efforts, onze millions d’habitans.

Ces résultats, mutatis mutandis, aussi justement applicables à l’Espagne actuelle qu’à l’Espagne d’autrefois, dénotent un état de société si radicalement avili et corrompu, qu’il est presque impossible de croire à sa régénération. L’oisiveté est le péché national de l’Espagne : or, une population naturellement ennemie du travail, disposée à user de tous les moyens autres qu’une honnête industrie pour assurer sa subsistance ; un gouvernement tout puissant pour le mal, impuissant pour le bien, qui spécule sur l’abrutissement ; un clergé dominateur, qui s’agite par essaims dans les rues, dans les villages, dans les hameaux ; qui, au sein de la misère publique, s’engraisse de la substance du peuple, lui impose l’esclavage