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visiter à votre tour, prêtera quelque charme de plus aux plaisirs que vous vous promettez, avec raison, dans ce trajet, si fécond en sensations extraordinaires ; il n’y a pas pour moi deux manières de répondre à votre attente et de remplir vos intentions : ce n’est pas dans la route où j’ose précéder le poète qu’il me serait permis de saisir quelques-uns des effets qui plaisent à la poésie, et je ne vous rappellerai pas la caricature juste et piquante du docteur Syntaxe, à la recherche du romantique, en entassant ici de grandes phrases pour représenter, tant bien que mal, de grandes émotions, produites par des scènes que la pensée même a peine à embrasser. Quand Poussin a voulu donner une idée de Polyphème, il l’a couché sur de hautes montagnes comme sur un lit de repos. Pour exprimer au contraire l’harmonie de ces montagnes avec le reste de la terre, il faudrait les peupler de géans, et je n’ai pas cette puissance merveilleuse, qui enrichit à son gré la création finie de créations toujours nouvelles. Errant devant l’immense toile des Alpes comme l’élève dans l’atelier de son maître, tout ce que je puis faire, c’est de broyer quelques couleurs, et de les étendre sur la palette du peintre ; quant à vous, venez, prenez ce pinceau, et montrez-nous la nature.

Nous avions à choisir, pour sortir de la vallée de Chamouny, entre le Col de Balme, que j’avais autrefois suivi, et la Tête-Noire, qui était un pays tout-à-fait nouveau pour moi. Le Col de Balme est remarquable par la beauté de ses aspects ; mais vous avez déjà observé que cette sensation, si commune en Suisse, peut y devenir fatigante. La singularité d’un site hardi et sauvage, où l’homme est toujours seul avec sa pensée, et n’atteint du regard qu’à des distances très-bornées, au-delà desquelles tout change à toutes les minutes, devient un besoin dans ces contrées au vaste horizon, d’où la vue plane et s’égare si souvent sur un monde. Vous connaissez d’ailleurs mon penchant pour ce genre de solitude, si conforme à mes goûts et à mon ambition, et qui me représente avec quelque douceur l’image de ma vie entière ; des