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Page:Revue des Deux Mondes - 1831 - tome 4.djvu/100

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il serait difficile de faire comprendre l’amertume. Il fallait avoir l’âme de Julie pour voir, comme elle, l’horreur d’une caresse calculée, tout ce qu’il y a de sinistre dans un baiser froid ; espèce de prière à laquelle on ne croit plus, apostasie du cœur jointe à une sorte de prostitution. Elle se mésestimait elle-même, elle maudissait le mariage, elle aurait voulu être morte ; et, sans un cri jeté par sa fille, elle se serait peut-être précipitée par la fenêtre, sur le pavé... M. d’Aiglemont dormait paisiblement près d’elle, sans être réveillé par les larmes chaudes que sa femme laissa tomber sur lui.

Le lendemain, Julie sut être gaie. Elle trouva des forces pour paraître heureuse, et cacher, non plus sa mélancolie, mais une invincible horreur. De ce jour, elle ne se regarda plus comme une femme irréprochable ; elle s’était menti à elle-même, et dès-lors elle était capable d’une dissimulation sans bornes, d’une profondeur étonnante dans le crime. Son mariage était cause de cette perversité à priori, sans motif, et qui ne s’exerçait encore sur rien. Elle s’était déjà demandée pourquoi elle résisterait à lord Arthur, à un amant aimé, puisqu’elle se donnait, contre son cœur et contre le vœu de la nature, à un mari qu’elle n’aimait pas. Toutes les fautes et les crimes peut-être, ont pour principe un mauvais raisonnement ou quelque excès d’égoïsme. La marquise oubliait que la société ne peut exister que par nos sacrifices, et que les malheureux sans pain, obligés de respecter la propriété, ne sont pas moins à plaindre que les femmes quand elles sont blessées dans ce qu’elles ont de plus cher.

Quelques jours après cette scène, dont le lit conjugal garda les secrets, M. d’Aiglemont présenta lord Grenville à sa femme. Julie reçut Arthur avec une politesse froide qui faisait honneur à sa dissimulation. Elle imposa silence à son cœur, elle voila ses regards, elle donna de la fermeté à sa voix ; et, lorsque l’espoir d’une prompte guérison lui eut souri, que les paroles et les manières du jeune Anglais lui permirent de croire qu’elle n’aurait à redouter aucune séduc-