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de ce soin de s’en occuper. Nous la trouvâmes, comme elle se montra toujours, calme et résignée. Mais nous ne pouvions rien, et nous devions tous périr ou nous sauver ensemble.

Nous entrions insensiblement dans une baie immense. Nos forces, épuisées par neuf heures d’un travail excessif, n’allaient plus nous permettre de maintenir l’eau dont le navire était rempli au degré convenable pour l’empêcher de couler, lorsqu’il échoua sur la côte. Il était deux heures du matin, et le jour ne paraissait pas encore. L’équipage, accablé de fatigue, s’étendit sur les manœuvres, et prit quelques instans de repos.

Dès qu’il fit assez clair pour entrevoir notre position, nous vîmes que nous étions sur une plage sablonneuse ; devant nous s’étendaient des plaines herbeuses sans fin, entrecoupées de ruisseaux, d’étangs, et bornées par de hautes montagnes nues et arides : pas un arbre, pas un arbrisseau ne venait rompre la monotonie de ces prairies. Des nuées d’oiseaux de mer, étonnés de voir troubler leur solitude, tournoyaient autour de nous, et se disputaient en criant les débris d’alimens que les flots entraînaient du navire. La marée, en se retirant, l’inclina sur le côté. Rien ne fut plus triste alors que d’entendre le son rauque des lames qui entraient et sortaient par les sabords de sa batterie. Les voiles furent amenées, les mâts baissés ; les vergues servirent de soutien à la corvette pour l’empêcher de se coucher davantage et de se remplir entièrement.

Pendant ce temps, le capitaine envoya reconnaître le pays et chercher un lieu convenable pour asseoir un camp.

Ici commence pour nous un nouveau mode d’existence. A une navigation tantôt paisible, tantôt orageuse et inquiète, mais débarrassée du soin de se procurer des vivres qu’on porte toujours avec soi, succède tout à coup une vie sauvage sur une terre déserte ; la nécessité de trouver tous les jours des alimens pendant un temps dont on ne peut pas prévoir la durée, et pour résultat dans l’éloignement, une fin misérable, affreuse, désespérée.

Notre navire ne pouvait plus se relever, ni sa voie d’eau