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eu la précaution de me munir d’un voile épais de gaze, qui me recouvrait entièrement la figure ; ayant des gants et de fortes guêtres de cuir, je fus moins malheureux, au commencement, que mes compagnons : ils avaient les jambes et les pieds tellement gonflés, qu’ils furent obligés d’ôter leurs chaussures, et leurs visages faisaient peine à voir. Nous nous couchâmes côte à côte, et, recouvert de ma pelisse, je partageai mon sac de nuit, qui me servait d’oreiller, avec l’enseigne Masson. Mais, le moyen de fermer l’œil en pareille situation ! Tous les moustiques de l’île s’étaient donné rendez-vous sous notre tente : quel repas pour eux que ces nouveaux débarqués ! A la fin, mes gants furent percés de part en part, et mes mains dans un état si pitoyable, qu’elles pouvaient à peine me servir pour veiller à la sûreté des autres parties menacées. Ce n’étaient que plaintes et gémissemens sous notre grande toile. Pendant ce temps, chaque matelot montait. la garde une heure à tour de rôle, et alimentait le feu pour éloigner les ours qui auraient voulu faire diversion aux moustiques.

A quatre heures du matin, la sentinelle nous éveilla, et ce fut une agréable surprise pour des chasseurs que la vue de cinq caribous arrêtés sur une colline en face de nous. Trois d’entre eux prirent le galop et disparurent, les deux autres restèrent encore quelque temps, et les suivirent bientôt au pas. Nous nous dispersâmes dans la plaine, laissant dans notre cabane trois invalides avec la fièvre, et dans l’impossibilité de faire un pas ; mais nous ne revîmes plus les