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et jamais ailleurs que sur le lieu du supplice, où l’on a soin de tenir prêts pour l’assaisonner des citrons, du sel et du poivre ; on y ajoute souvent du riz. Jamais on ne boit du vin de palmier, ni d’autres liqueurs fortes dans ces repas ; quelques individus apportent avec eux des bambous creux, et les remplissent de sang qu’ils boivent. Le supplice doit toujours être public ; les hommes seuls y assistent, la chair humaine étant défendue aux femmes. Cependant on prétend que celles-ci s’en procurent de temps à autre à la dérobée. On m’a assuré que beaucoup de Battas préféraient la chair humaine à toute autre ; mais malgré ce goût prononcé, on n’a pas d’exemple qu’ils aient cherché à le satisfaire hors des cas où la loi le permet. Quelque révoltantes, quelque monstrueuses que puissent paraître ces exécutions, il n’en est pas moins vrai qu’elles sont le résultat des délibérations les plus calmes, et rarement l’effet d’une vengeance immédiate et particulière, excepté pourtant quand il s’agit de prisonniers de guerre. Je me suis assuré aussi que, lorsqu’elles avaient lieu, il n’y avait pas un seul homme ivre parmi les assistans. L’attachement des Battas pour les lois qui ordonnent ce supplice, est plus fort encore que celui des Musulmans pour le Koran. On a calculé qu’ils mangeaient, en temps de paix, de soixante à cent individus par an [1].

  1. « En Chine, il y avait autrefois des montagnards qui mangeaient de la chair humaine ; aujourd’hui même on accuse ceux de la province de Fokian d’avoir conservé cet usage barbare, mais seulement en temps de guerre. Quoiqu’en général les Chinois ne méritent pas le reproche d’être cannibales, leurs médecins les rendent quelquefois anthropophages en leur recommandant diverses parties du corps humain comme remèdes contre différentes maladies. Il y a environ trois ans qu’un jeune garçon fut assassiné à Macao, parce qu’on avait fait accroire à un homme mourant que la chair humaine seule pouvait lui rendre la santé. Les bourreaux de Canton vendent très-cher le fiel des criminels qu’ils exécutent ; on y trempe des grains de riz qu’on mange pour se donner du courage, car les Chinois sont convaincus que c’est le fiel qui rend courageux : aussi appellent-ils un lâche, un homme sans fiel. Dans les commentaires qui accompagnent les éditions du Code pénal de la Chine, on trouve souvent des récits de procès criminels extraordinaires ; on y vois, entr’autres, qu’un homme nommé Licou, du district de Hoang-Chan, fut jugé pour avoir vendu une partie de fiel humain pour le prix de 20 onces d’argent. En 1811, un autre, nommé Tchang, habitant de la province de Tche-Kiang, fut convaincu d’avoir, dans une période de seize ans, fait mourir onze jeunes filles, pour avaler certains liquides de leur corps, dans le but d’augmenter la vigueur du sein. La douzième victime de ce cannibale lui échappa et devint son accusatrice. Le document officiel qui raconte cette horrible affaire dit que cet anthropophage était un homme par la figure extérieure, mais une bête sauvage par son naturel. Il avait environ soixante-dix ans quand il fut condamné à être coupé par morceaux. Seize familles, auxquelles ses victimes appartenaient, furent invitées à prendre part à son exécution. »