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humain : c’est vers cette dernière forme qu’évoluent, selon lui, toutes les autres formes de l’honneur.

Enfin, en guise de conclusion, il recherche si l’honneur est à lui seul un mobile suffisant pour constituer une morale. L’honneur a sans doute pour effet de développer la solidarité, l’émulation ; mais il ne peut pas remplacer la notion de devoir, parce qu’à l’égoïsme individuel il substitue un égoïsme social ; l’honneur, d’autre part, c’est souvent le sentiment de l’effort, du record.

M. Bouglé reproche à M. Terraillon l’ampleur excessive du sujet choisi ; il lui fait remarquer encore que la façon de poser le problème est un peu factice : tout sentiment est altruiste à certains points de vue, égoïste à d’autres.

Aussi eût-il mieux valu ne pas recourir à la notion confuse d’utilitarisme social pour expliquer le sentiment de l’honneur. On pourrait d’ailleurs trouver d’autres exemples d’ambiguité dans la thèse présentée. M. Terraillon considère l’honneur comme l’expression des exigences des sociétés particulières et semble opposer ses commandements aux sanctions légales. Il aurait fallu tout au moins remarquer que, partout où le sentiment de l’honneur est puissant, il y a eu l’action d’une institution, et que, s’il n’y a point de tribunal présent, il y en a eu un autrefois constitué. De plus il faudrait insister davantage sur le caractère exclusif de l’honneur et montrer par là même le paradoxe qu’implique la notion d’honneur démocratisé.

D’autre part, M. Terraillon oppose dans sa conclusion honneur et devoir. M. Bouglé voudrait qu’il s’expliquât davantage à ce sujet.

M. Terraillon. Relèvent du devoir les actions que j’aurais accomplies si je m’étais trouvé seul au monde avec l’objet de mon devoir. Relèvent au contraire de l’honneur celles de nos actions qui supposent des relations sociales avec autrui.

M. Bouglé. Il me semble que cette définition est trop étroite pour le devoir et trop large pour l’honneur. Malgré ses équivoques, votre travail reste d’ailleurs intéressant, et l’on ne pourra désormais traiter la même question sans le consulter.

M. Durkheim. Le sujet est beau, et l’on ne saurait trop féliciter M. Terraillon de l’avoir choisi. Mais en raison même de la difficulté du problème il fallait tout d’abord donner une définition de l’honneur. Faute de quoi l’honneur se trouve souvent confondu avec les causes dont il peut dépendre. Comme le montrent les expressions : perdre son honneur, avoir de l’honneur, ce qui constitue l’honneur, c’est un certain état du sujet ; et c’est justement cet état mental qu’il aurait fallu analyser. De même à propos de prétendus conflits entre honneur et devoir, tous les exemples cités peuvent être affirmés en faveur de la thèse contraire, puisqu’ils n’indiquent, semble-t-il, que des conflits entre devoirs.

Peut-on, d’autre part, soutenir qu’il n’y ait de l’honneur que dans les groupes particuliers ? Mais l’honnête homme n’a-t-il pas droit à l’honneur ? Il y a un lien étroit entre ce sentiment et sa probité quotidienne. Dès lors le problème se posait en des termes différents, puisqu’il y a l’honneur de tout le monde en dehors des honneurs particuliers.

Ainsi, au-dessus des honneurs spéciaux ou professionnels, honneur du joueur ou honneur du soldat, qu’a étudiés M. Terraillon, il y a un honneur général, commun à tous les groupes de civilisation. Au lieu de se perdre dans l’examen d’honneurs de caste, qu’il ne pouvait, vu l’étendue du sujet, étudier que trop superficiellement, M. Terraillon aurait dû s’attacher davantage à cet honneur humain.

M. Delacroix, du point de vue psychologique, signale quelques lacunes. La première partie ne contient pas l’étude psychologique qu’on attendrait de l’état mental qui fonde dans les diverses consciences le sentiment de l’honneur. En dehors de l’élément représentatif, que M. Terraillon déclare avoir seul voulu étudier, on regrette de ne pas trouver l’étude de certains sentiments connexes : gloire, honte, pudeur, et comme une monographie des formes psychologiques et même pathologiques de l’honneur, et l’on regrette de voir négligés des problèmes psychologiques comme celui de la conciliation, dans l’âme chrétienne, de l’humilité, mépris de soi, avec l’honneur, glorification de soi. — Après avoir de nouveau signalé les équivoques de la discussion sur les conflits de l’honneur et du devoir, M. Delacroix insiste sur ce que M. Terraillon appelle la passion analytique de l’honneur : passion mécanisée, vidée de tout son contenu d’exaltation et d’émotivité, et réduite à un schéma abstrait. — D’autre part, il marque une lacune dans l’équilibre général du travail : l’honneur étant conçu comme la réfraction de la morale générale sur les groupes particuliers, l’analyse générale de la conscience morale et la justification de la raison pratique s’imposaient.