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sophie. Sans doute les doctrines métaphysiques propres à Açvaghosa ne transparaissent guère dans cet ouvrage de poésie et d’édification. Mais il ne saurait être indifférent à aucun esprit cultivé de connaître la représentation que s’est faite de son maître disparu depuis plus de cinq siècles, la conscience bouddhique. L’historien de la philosophie trouvera dans le Buddhacarita plus d’un document sur l’attitude que le Bouddha, tel que le concevaient ses fidèles, avait prise à l’égard de la religion brahmanique et en face des systèmes philosophiques. Et chacun saura gré à M. Formichi d’avoir assez approfondi, assez goûté cette œuvre, pour nous la faire, à nous aussi, comprendre et aimer.

REVUES ET PÉRIODIQUES

The Hibbert Journal. — Pour avoir une idée exacte de l’orientation philosophique du Hibbert Journal et de l’opinion qu’il exprime avec un succès grandissant, on ne saurait mieux faire que de lire ce « numéro décennal » (octobre 1911), que les éditeurs se sont efforcés de rendre aussi typique que possible. « Le Hibbert Journal, dit la note, a cherché à fournir un organe impartial où les différences individuelles pussent se confronter les unes avec les autres librement, sans être soumises à une règle de conformité, — dans l’espoir, d’ailleurs, que cette confrontation même mettrait parfois en évidence une unité plus profonde. » On sent très bien percer dans ces mots l’inspiration unitaire qui a donné naissance au Hibbert. Curieuse confession que celle de ces Unitaires, à laquelle appartenait le noble penseur Martineau, et qui, issue de la négation de la Trinité chrétienne et de la revendication de l’ « unité » divine, en est arrivée aujourd’hui à laisser ce dogme dans l’ombre, pour se faire la promotrice de l’ « unité » religieuse et morale de l’humanité.

Le très hon. Arthur J. Balfour, l’ancien leader du parti conservateur, revient à la philosophie avec un très remarquable article consacré à Bergson : Évolution créatrice et doute philosophique. Les grands systèmes métaphysiques, dit-il, ont tous prétendu enfermer l’univers dans une théorie unique ; et les philosophes, en bâtissant leurs systèmes sur le rapport de l’un et du multiple, ont tous été amenés à sacrifier à l’unité l’individualité, comme si nous-mêmes et nos affaires étaient d’un bien mince intérêt au regard de l’Univers. Cependant, la théorie de tout homme est un ensemble de croyances qui sont ses croyances, et qui font de lui le centre de son système, c’est-à-dire l’autorité suprême qui le justifie. Cette attitude, qui se rapproche et se distingue à la fois du pragmatisme, et qui consiste à mettre l’accent non pas sur ce qui est premier dans l’ordre de la réalité, ni sur ce qui est premier au point de vue de l’intérêt pratique, mais sur ce qui est premier dans l’ordre de la logique individuelle, l’auteur l’adopta, il y a quarante ans, sous l’influence de l’agnosticisme scientifique de Mill et de Spencer, qui était alors prédominant dans les Universités anglaises : il l’adopta par réaction contre ces doctrines, qui professaient que toute connaissance vient de l’expérience, que l’expérience porte uniquement sur des phénomènes et sur des liaisons de phénomènes, que tout le reste est inconnaissable, et que ceux qui croient ce qu’ils ne peuvent prouver doivent être anathématisés comme ayant péché contre la vérité et contre la raison. — L’agnosticisme, d’ailleurs, fut bientôt ruiné par le grand réveil idéaliste qui se produisit dans les vingt dernières années du xixe siècle : pour la première fois depuis Locke, le courant de la pensée britannique alla rejoindre le courant continental, notamment le courant issu des néo-kantiens et des néo-hégeliens. Dès lors la religion prit la place qui avait été attribuée au naturalisme comme fondement de la philosophie.

Cependant, ni l’idéalisme, ni la doctrine des valeurs elle-même ne peuvent nous permettre de construire un système. La philosophie de M. Bergson, au contraire, paraît nous en donner les moyens. — Le problème central est celui de la liberté : pour l’idéaliste, l’Absolu est Liberté, mais, dans son système, la liberté individuelle se réduit à bien peu de chose ; pour le naturaliste, il n’y a ni absolu, ni âme, et tout se ramène à des mouvements rigidement déterminés ; à l’auteur, la liberté apparait comme une réalité, cela pour des raisons morales, et pour des raisons théoriques, parce que le déterminisme, qui est impuissant dans le domaine de la raison, ne saurait être retenu dans celui de la volonté : cependant « les séquences matérielles sont un fait, comme le moi est un fait ; je les garde, l’un et l’autre, mais sans prétendre être arrivé à une vue satisfaisante de leurs relations réciproques ». — M. Bergson nous donne une solution bien plus hardie et bien plus intéressante du problème. Il fait de la liberté, sous sa forme