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réel : l’État est le point où s’opère le passage d’un monde à l’autre ; c’est en lui et par lui que le droit comme pensée pure devient le droit comme phénomène terrestre. L’État est la forme juridique dont la signification consiste uniquement dans son devoir de réaliser le droit, l’État est l’instrument de l’influence du droit sur la réalité (p. 53). Et c’est pour cette raison que l’État introduit l’impératif dans le droit, la contrainte ou applicabilité n’intéressant nullement la norme dans son essence (théorie absolument opposée à celle que Kant enseigne dans les (Métaphysische Anfangsgrüende). L’État est le serviteur du droit, il n’est pas celui de l’individu ; de même que le droit est avant l’État, l’État est avant l’individu, et de même que la continuité de l’État découle de celle du droit, celle de l’individu découle de celle de l’État, l’État est le seul sujet du droit, le seul qui ait le devoir de réaliser le droit : l’individu concret est contraint par l’État : son droit, comme son devoir, n’est que le réflexe de la contrainte (p. 85). L’État est donc bien autre chose que le neqotiorum gestor des individus. « L’individu empirique concret est indifférent dans l’État (p. 89) ». L’individu disparaît dans l’État (p. 96).

Arrachées ainsi du contexte, ces propositions peuvent paraître gratuites et inutilement brutales : il faut lire l’ouvrage de M. Schmitt pour voir comment et en quel sens elles sont fondées ou tout au moins extrêmement plausibles. Le livre de M. Schmitt se distingue de beaucoup d’autres, et surtout de beaucoup d’autres livres de langue allemande, en ce qu’il exprime en peu de mots, dans une langue ferme et nerveuse, beaucoup d’idées ; il repose aussi visiblement sur une forte culture juridique que l’auteur a dissimulée avec coquetterie plutôt qu’étalée avec complaisance. C’est le livre d’un juriste accompli et d’un penseur de haute valeur.

Forberg und Kant. Studien zur Geschichte des Philosophie des Als Ob und im Hinblick auf sine Philosophie der Tat, par Anton Werschsky. 1 vol. in-8°, de 80 p., Leipzig und Wien, 1913. — La controverse à laquelle donna lieu l’accusation d’athéisme portée contre Fichte en 1798. à la suite d’un article du Journal philosophique, est célèbre et le détail en est connu aujourd’hui. Mais on est moins informé de la personnalité et des idées de Forberg qui fut compris dans l’accusation pour un article paru dans le même numéro du journal. M. Werschsky, déjà connu par sa Philosophie de l’action, se propose d’attirer sur Forberg l’attention des philosophes et de montrer l’intérêt de ses idées déjà signalé dans la Philosophie des Als Ob de Vaihinger (Berlin, 1911). Forberg les exprime surtout dans des brochures et des articles parus depuis 1795 dans le journal de Fichte et Niethammer. Les plus importants furent d’abord les Lettres sur la philosophie moderne et l’Essai d’une déduction des catégories où il critiquait avec vivacité la doctrine de Fichte. Dans l’Évolution de la notion de religion il montrait, contrairement à Fichte, que l’idée d’un « gouvernement moral » du monde par Dieu n’est pas essentielle à la morale. Dénoncé pour cet écrit et interdit au même titre que Fichte, il accueillit la condamnation avec une ironie dont ses articles offrent d’autres exemples. En 1799, dans une Apologie de son prétendu athéisme, il accentuait le caractère pratique de la croyance qui ne saurait s’ériger en thèse spéculative. — Pour M. Werschsky, le grand mérite de Forberg aurait été d’interpréter le Kantisme, conformément à sa propre doctrine, comme une philosophie de l’action. Les idées rationnelles de Dieu et de l’âme, simples « fictions heuristiques » dans la Raison pure, ne peuvent devenir l’objet d’une affirmation spéculative quelconque ayant une portée métaphysique. « Ce n’est pas un devoir, dit-il, par exemple, de croire qu’il existe un Dieu comme gouverneur moral du monde. Mais c’est seulement un devoir d’agir comme si on le croyait ». Dans d’autres écrits publiés en particulier par le Psychologischer Magazin, Forberg étend à d’autres questions cette forme de solution négative. Il examine le matérialisme et le spiritualisme où il découvre d’égales contradictions : aussi ne peut-on espérer connaitre la nature substantielle de l’âme, on doit seulement procéder dans cette recherche « comme s’il y avait pour cette notion une substance à trouver, mais que nous ne pourrions trouver » (p. 47). Ainsi la philosophie n’a pas à fournir des solutions aux problèmes qu’elle traite : elle indique seulement des attitudes, elle apporte des notions dont la seule utilité est de diriger l’action.

L’immortalité, par exemple, n’a qu’une signification acceptable : l’homme a l’obligation de se considérer comme un être destiné à agir « comme s’il ne devait jamais cesser d’agir, donc supposer sa propre éternité à chaque action. » Il résulte de là que le rôle des idées est purement régulateur et leur fin unique d’orienter l’activité pratique de l’homme : rester sur le plan humain aussi bien dans le domaine de la pensée que dans celui de l’action, le but de la pensée