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des objets qui ne seraient donnés que momentanément dans l’acte qui les saisit : de quel droit et de quelle manière en saisit-elle d’autres ? Telle est la question que doit se poser la théorie de l’objet de la connaissance après avoir écarté un certain nombre de pseudo-problèmes. La psychologie de la connaissance a établi que nous avons conscience de rapports de causalité ou de relations fonctionnelles entre objets qui restent identiques ou objets qui se modifient constamment ; l’identique est saisi comme identique, le différent comme différent : il est impossible de prétendre que les objets ou les processus de connaissance immédiatement, momentanément donnés, soient les seuls. En conséquence, M. Dürr, repoussant les diverses formes de l’idéalisme, développe une théorie réaliste, qui n’est ni un spiritualisme ni un matérialisme, ni un agnosticisme ni un dualisme substantialiste, mais un monisme de la substance accompagné d’un dualisme des fonctions au sens du parallélisme psychophysique. On pourra être en désaccord avec M. Dürr sur plusieurs points, et son psychologisme même soulèvera sans doute des objections : mais son livre reste en tout état de cause un excellent manuel de psychologie de l’intelligence et de théorie de la connaissance, où l’on trouvera nettement défini plus d’un concept obscur, et un répertoire précieux des théories que M. Dürr expose avec précision et force, même quand il doit les réfuter dans la suite. Les professeurs de philosophie accueilleront avec sympathie des chapitres comme celui où M. Dürr résume et discute successivement les théories matérialiste, rationaliste, sensualiste, hypersensualiste, empiriste, positiviste, criticiste, de la perception extérieure (p. 3-20), ou la dernière partie de l’ouvrage sur la classification des sciences, leur lutte pour la prééminence, et leur tendance commune à s’élever au rang de philosophie. Les qualités d’ordre et de clarté que M. Dürr a déployées dans ses précédents ouvrages se retrouvent dans cette Théorie de la Connaissance, où il a réussi à surmonter les difficultés offertes tant par des problèmes délicats que par des théories peu connues et aussi importantes parfois que les systèmes les plus en vogue.

Zür Geschichte des Terminismus, von Dr. Alfred Küthmann. 1 vol. in-8 de 127 p., Leipzig, Quelle und Meyer, 1911. – Ce petit livre forme le 20e fascicule des Abhandlungen zur Philosophie und ihrer Geschichte, publiées sous la direction du Prof. Falckenberg ; il est consacrée à l’histoire critique du nominalisme, à qui il donne le nom nouveau et sans doute plus convenable de terminisme. De l’aveu même de l’auteur, il ne saurait être question de présenter sous un format aussi réduit une histoire complète du Terminisme, mais seulement d’en exposer quelques points essentiels.

L’auteur emprunte à Schopenhauer la formule même du problème général du Terminisme : la nature des concepts, qu’ils soient universels, particuliers ou individuels, et leur aptitude à nous donner une connaissance générale et scientifique, tel est le centre du problème des Universaux (p. 4). La question se divise elle-même en cinq autres : a) la question de la construction des concepts et de leur rapport à nos perceptions ; b) la question de la relation du langage à la pensée ; c) la question de savoir si la pensée conceptuelle peut nous fournir une connaissance générale et scientifique ; d) la question du rapport des représentations et concepts aux choses ; e) dans quelle mesure la pensée conceptuelle peut-elle nous élever à des connaissances métaphysiques ? Dans son désir de faire sentir l’effort du Terminisme à résoudre ces problèmes, l’auteur choisit, pour les étudier spécialement, quatre auteurs, qui représentent des moments importants de son histoire : Wilhelm von Occam, Étienne Bonnot de Condillac, Hermann von Helmholtz et Fritz Mauthner.

Le chapitre consacré à d’Occam retrace avec fidélité le processus suivant lequel l’esprit humain s’élève du particulier, qui est selon Aristote lui-même la seule substance, au général par le moyen du signe, et des opérations connues de la « suppositio » et de l’ « intentio ». Ainsi s’effectue la séparation du monde des choses, et du monde des idées, sur laquelle repose la négation de la valeur objective des universaux. La distinction du « terminus mentalis » et du « terminus vocalis » achève de mettre en évidence le caractère artificiel des idées générales, et de la science qui se fonde sur elles. L’auteur relève la persistance de la doctrine d’Occam dans les critiques récentes dirigées contre la psychologie substantialiste et en particulier dans la doctrine de l’objectivité immanente de Brentano (p. 20).

Dans la doctrine de Condillac, l’auteur insiste surtout sur la théorie du raisonnement scientifique, conçu comme un calcul mécanique, destiné à recomposer l’expérience, mais sans valeur objective intrinsèque (p. 47) ; il voit avec raison dans cette conception la partie nouvelle et féconde de l’œuvre, plutôt que dans