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dévoilées par le menu « la nature, l’origine et la fin des êtres en général », sans y glisser la moindre réflexion intéressante, la moindre idée valable, pas même, à défaut de pensée philosophique, ce grain de fantaisie créatrice qui anime encore parfois les romans métaphysico-théologiques de la même farine.

D’un tel chaos de notes verbeuses entassées pêle-mêle, nous devons nous borner à dégager quelques-uns des leitmotivs les plus incessamment répétés.

D’abord le traditionnel réquisitoire contre la Science moderne, « connaissance de surface et d’écorce », « série de trucs laborieusement agencés ensemble » (p.441) ; — puis l’esquisse d’une méthode métaphysique intuitive, affranchie de la faculté discursive et raisonnante, libre d’écouter et de recueillir naïvement, comme des paroles d’oracle, tous les témoignages de nos sens (p. 35) ; — enfin et surtout l’affirmation d’un réalisme obstiné, le connaître n’étant qu’une reproduction partielle de l’être, reproduction que la voix de notre cœur nous garantit fidèle, et que rend possible la transformation progressive, le long de nos organes sensoriels, des choses réelles en idées immatérielles. Bref « soyons réalistes aussi naïfs spéculativement que les bêtes le sont dans la pratique » : ainsi parle bien M. Espinasset. Signalons encore, ça et là, d’innombrables discours sur le Beau, le Bien, l’Espace, le Temps, la Création et le Rapport de l’Autre à l’Un, — de longs extraits de Renouvier dûment expliqués et corrigés ; quelques apostrophes vertueusement effarouchées aux esprits irreligieux et aux socialistes, et jusqu’à des pièces de vers sur le mérite et le primat de la volonté.

Partout M. Espinasset fait preuve de la « faculté maîtresse en métaphysique : c’est à savoir ce jugement sûr et délicat ou plutôt cette sorte de tact, qui fait que sans avoir besoin de la déduire et même proprement de la comprendre, on sent, dans toute sa force d’immédiate évidence, la féconde vérité » (p. 16).

Cette candeur désarme la critique. Après Haeckel philosophe, voici Haeckel théologien.

Psychologie de l’enfant et Pédagogie expérimentale, deuxième édition, par Ed. Claparède. 1 vol. in-12, de 282 p. Librairie Kündig, Genève. — Ce livre est la deuxième édition, revue et augmentée, d’un opuscule qui, paru en 1905, eut un rapide succès. Tel qu’il est aujourd’hui composé, il nous paraît résoudre victorieusement la question de savoir si la psychologie de l’enfant, dans son état actuel, peut être utile à la pédagogie.

On en pouvait douter. On se rappelle ce que M. William James écrivait, avec son ton à l’emporte-pièce, dans ses Causeries pédagogiques : « Évitez de considérer comme un devoir de l’éducation les contributions à la psychologie, les observations psychologiques faites méthodiquement. Ce qui peut arriver de pire à un bon éducateur, c’est de sentir chanceler sa vocation parce qu’il se découvre irrémédiablement nul comme psychologue. » Il est vrai que M. James parlait ainsi dans le temps où l’Amérique était inondée de ces questionnaires sans idées directrices, de ces enquêtes désordonnées et vaines, dont nous avons des exemples dans les deux volumes de M. Stanley Hall. — Au scepticisme qui pouvait naître de ce fatras, M. Claparède répond par le fait. Il montre aux éducateurs que leur pratique peut être modifiée par la solution des problèmes d’ordre scientifique ; il leur indique des biais pour les résoudre ; il leur fournit des bibliographies bien composées ; enfin il leur apporte des résultats importants. Son livre est extrêmement intéressant et utile.

Nous ne pouvons ici qu’indiquer brièvement l’objet de ceux des chapitres qui apportent des résultats. D’abord une étude des crises de croissance et de leur répercussion sur les fonctions psychiques, qui semble établir la réalité, si grave pratiquement, d’un antagonisme entre les énergies de croissance et les énergies mentales. Une étude sur les jeux et l’imitation chez l’enfant. Une autre, très neuve, sur le développement chronologique des intérêts. Enfin un long et très complet chapitre sur la fatigue (méthodes pour la mesurer, coefficient ponogénique des diverses études, etc.).

Mais une doctrine inspire et domine tous ces chapitres. C’est le naturalisme de Rousseau, et de Herbert Spencer : démêler la finalité de la nature et la suivre, telle doit être l’idée directrice de l’éducation. « La nature fait bien ce qu’elle fait ; elle est meilleure biologiste que tous les pédagogues du monde, et la façon dont elle s’y prend pour faire d’un enfant un adulte doit être leur unique guide » (p 129). — Mais M. Claparède renouvelle la doctrine par une méditation active des études de Groos sur les jeux des enfants. L’enfant n’est pas un homme en raccourci. Si l’enfance se prolonge à mesure qu’on monte aux espèces supérieures, c’est qu’elle a une fonction propre. Les instincts s’exercent par le jeu à l’activité sérieuse. Ce n’est pas parce que l’homme