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et le moi social. Et cela seul démontre qu’il y a une autre source de jugement, de valeur et de règles morales que la discipline sociale, à savoir la raison elle-même.

L’Idéal moderne. La question morale. La question sociale. La question religieuse, par Paul Gaultier. 1 vol. in-16 de viii-360 p. Paris, Hachette, 1908. – Il ne faut pas chercher dans ce livre la définition de notre idéal, mais bien plutôt une occasion de méditer sur la valeur philosophique de la bienveillance et de ce qu’Ibsen appelle « l’esprit de compromission ». – M. Gaultier est bienveillant ; il nous l’annonce dans sa Préface, et tout son livre en témoigne. Cette bienveillance se manifeste avant tout par la multitude d’allusions discrètes qu’il fait aux auteurs et aux philosophes contemporains les plus divers. Chaque page est parsemée de petites incidentes, telles que : « comme le dit M. ; suivant la belle expression de M. » etc. M. Gaultier se plait à jongler avec les héros des romans et des pièces récentes : il n’oserait parler de l’homme libre, sans indiquer par de respectueux guillemets qu’il songe à M. Barrès. Autre exemple de ce même procédé : « Au lieu qu’elles nous libèrent, les passions nous rendent « esclaves », ainsi que Gérard d’Houville l’a bien vu, elles nous imposent au vrai leur « domination », qui est le titre d’un roman de Mme de Noailles.

Chose plus grave, ce même souci de l’actualité, cette même préoccupation de bienveillance littéraire, semble avoir inspiré tout l’ouvrage, en déterminant le contenu et en suggérant les conclusions. C’est parce qu’il éprouve pour une foule d’écrivains du temps présent une sympathie sans limite, parce qu’il souffre de leurs désaccords, que M. Gaultier, « allant au fond des théories en apparence les plus incompatibles », veut résoudre leurs antagonismes dans une synthèse supérieure.

On voit dès lors en quels termes livresques doivent se poser les plus graves problèmes, et quelles solutions purement verbales ils risquent de recevoir la plupart du temps : toutes choses qui ne manquent pas d’arriver à M. Gaultier, en dépit de son talent, malgré l’exactitude et l’intérêt très réel de beaucoup de ses observations de détail.

Pour lui, le problème moral va consister essentiellement à dépasser l’opposition établie de nos jours ( ?) entre la Science objective et la Morale, en esquissant les très vagues contours d’une Science éthique qui serait « une science du subjectif », de la vie telle qu’elle doit être vécue (p. 47). Depuis quelques années l’idéal antique de vie étant revenu à la mode, M. Gaultier en profite pour le concilier bien vite avec l’idéal chrétien (chap. II). L’individualisme est attaqué de toutes parts : M. Gaultier le défendra en nous montrant qu’un vrai individualisme ( ?) est indispensable à la Société et n’implique pas l’anarchisme ou l’égotisme, mais au contraire un profond respect de la tradition, de la discipline et de la solidarité (chap. III).

Le problème social comporte naturellement une double étude : la question morale est-elle une question sociale ? la question sociale est-elle une question morale ? Enfin conciliation de la morale et de la société qui réagissent l’une sur l’autre et se soutiennent mutuellement {chap. IV). De même la charité, qui s’oppose à la justice, est blâmable, et pourtant elle est la condition de la justice (chap. V).

La justice à son tour ne peut exister sans égalité, mais elle exige aussi la proportionnalité. Solution : établir entre les hommes un minimum d’égalité réelle, pour pouvoir les traiter ensuite avec l’inégalité à laquelle ils ont droit : conciliant le libéralisme et l’étatisme, cette solution mérite évidemment le nom de Socialisme libéral (chap. VI et VII).

La troisième partie du livre n’est qu’une longue dissertation, aux allures théologiques et mystiques, où la Morale, indépendante de la religion, lui est cependant rattachée par un lien nécessaire ; où la Science, toujours superficielle et approximative, reçoit la mission de rechercher exclusivement le comment des phénomènes la foi devant répondre au pourquoi (p. 287).

Voilà comment M. Gaultier, au rebours d’un « intellectualisme étriqué », entend pratiquer la méthode synthétique, et se flatte d’aplanir un grand nombre de conflits réels, dont il ne retient que la vague formule traditionnelle, sans pénétrer justement qu’à leur raison d’être véritable.

L’Être et le Connaître, par H. Espinasset, 1 vol. in-8 de iv-492 p., Paris, Leroux, 1909. – « Un des plus grands sujets d’étonnement… c’est de voir combien ces grands métaphysiciens, si hardis pour avancer les théories les plus subtiles et parfois les plus étranges, — arrêtons-nous à cette épithète pour être poli, – sont timides et défiants, quand il s’agit de reconnaître et de proclamer les choses les plus élémentaires » (p. 34).

Avouons que M. Espinasset nous semble avoir accompli un bien plus étonnant tour de force, en parvenant à composer un livre interminable, ou nous sont