Page:Revue de métaphysique et de morale, octobre-décembre 1921.djvu/13

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


idée déjà exprimée dans le « Sol et l’État » – les régions les plus riches en éléments de vie différenciés, c’est-à-dire celles où, dans un minimum d’espace, se rencontrent à la fois les formes les plus diverses de la vie terrestre et humaine aux points de vue du climat, du relief, de la nature du sol, du régime des eaux, des productions, des voies de communication naturelles, du peuplement, du genre de vie, des races, des institutions familiales et sociales opposées (p. 286). Mais à invoquer tant de facteurs on s’en tirera toujours, et surtout si l’on ajoute que « les forces de concentration demeurent impuissantes quand elles sont combattues par des forces de dispersion » (p. 294). Toutefois on ne donne aucune règle pour reconnaître quel est le groupe de forces qui doit l’emporter, de sorte que chaque cas particulier reste la pure constatation d’un fait impossible à déduire d’antécédents déterminés. L’histoire devient l’apologie de ce qui est.

Au reste, les problèmes relatifs à l’État sont abordés par deux fois, et la seconde d’une manière surtout psychologique. Il s’agit alors d’en étudier les forces de cohésion intérieures, de définir la patrie. La conclusion est qu’en fin de compte c’est dans l’État lui-même, conçu comme « organisme politique supérieur qui fait vivre ensemble plusieurs nationalités ou nations » (p. 623), et dans des « facteurs obscurs de cohésion » (p. 665), qu’il faut chercher les causes originelles des véritables unités politiques. Mais un État est-il un produit de facteurs géographiques ? Non assurément, « les sociétés politiques ne furent jamais modelées passivement par les milieux » (p 294). On a d’ailleurs peine à se convaincre que dans tout ceci on fasse de la géographie.

Reste l’avenir que le prolongement des directions actuelles permet de prévoir. C’est, entre États, un fédéralisme du type colonial, à base économique, que les auteurs entrevoient ; et, à l’intérieur des nations, un régionalisme. Alors « à la politique du commandement se substituera celle des besoins » (p. 410). Mais, quoique cela surprenne, ce fédéralisme n’englobera pas en un seul corps tous les États de la planète. Ils se diviseront au contraire en plusieurs grandes fédérations ; parce qu’il faut des oppositions aux États et parce qu’une société unique ne tarderait pas à se déséquilibrer spontanément. Ces vues sont quelque peu mystiques.

Vient alors le procès des négociations de la Grande Guerre : « Un Zollverein aurait dû sortir de leurs délibérations » (p. 618) mais ils ne paraissent « pas y avoir songé » (p. 678).

Le livre s’achève sur ce verdict… Au total, il donne l’impression d’une œuvre encore embryonnaire et non achevée. On voudrait des positions et des problèmes mieux définis, surtout des conclusions plus saisissantes et plus unilatérales, quelques vastes vérités inductives servant de fils conducteurs dans l’ensemble massif et enveloppé qu’il réalise. Enfin, il est encombré de nombreuses propositions trop évidentes, comme de quantité de faits trop élémentaires qui, en certains chapitres, ne sont pas sans lasser le lecteur.

The field of philosophy. — An introduction to the study of philosophy, par J. A. Leighton, Second revised and enlarged edition, 1 vol. in-8 de xii-485 p., Columbus, Ohio, Adams and Co, 1919. — Dans ce volume, qui contient à la fois une brève histoire de la philosophie et une critique des principaux systèmes, on trouvera des pages précises sur Platon, sur Kant, sur Hegel, un chapitre intéressant sur le moi, et des appendices qui peuvent être utiles sur le néo-réalisme, le neutral monism, la philosophie de Dewey, celle de Bergson. Mais on trouvera quelques erreurs et quelques bizarreries dans la classification des doctrines (Origène, Bœhme, G. Fox sont groupés ensemble sous le titre de « mystiques orthodoxes » ; Spinoza, Schelling, Avenarius, Spencer, James sont mis les uns à côté des autres comme partisans d’une philosophie de l’identité) ; quelques jugements qui appelleraient des discussions (p. 152 : toute la philosophie moderne est rationaliste ; — p. 424 : le dualisme et la théorie de l’identité des substances sont des théories dépassées).

La conception générale à laquelle arrive M. Leighton est une sorte de philosophie éclectique, parfois assez vague, mais intéressante par ses tendances, affirmation de l’unité de l’expérience tempérée par le sentiment de ce qu’il y a de fragmentaire et d’unique dans les expériences individuelles, idée d’une évolution créatrice par laquelle l’âme universelle forme dans le temps les âmes diverses, et par laquelle également les personnalités diverses forment un système spirituel, idée d’un univers fait d’êtres finis, dont les erreurs et les luttes font elles-mêmes l’infinité, la vérité et la paix divines, idéalisme logique et téléologique, qui veut préserver les valeurs esthétiques, morales et religieuses.

Dans cette sorte de synthèse, on sent à la fois l’influence des idées hégéliennes, telles qu’elles sont exposées par Bosanquet, et de celles de James Ward, de Howison et de W. James. Mais c’est l’influence de Royce qui semble dominer ici.

Introductory Course in Philosophy