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montre comment le point de vue de l’énergétique pure s’est modifié nécessairement à la lumière de la théorie cinétique, grâce, notamment, aux travaux de Boltzmann, et sous l’influence des découvertes du mouvement brownien et des fluctuations. Le principe de Carnot est inapplicable aux éléments microscopiques de la matière ; dans sa véritable signification, il est une « loi d’improbabilité » (p. 241). Dans l’évolution des systèmes vers « le plus probable », il y a toujours sursaut vers « l’un peu moins probable », et, dans des limitas restreintes, dans l’ordre de grandeur des « fluctuations », le principe de Carnot est continuellement violé (p. 269).

De là à conclure que l’idée de retour éternel, c’est-à-dire d’une évolution cyclique de l’univers, au lieu d’une évolution toujours dans le même sens, qui paraissait triompher au siècle dernier, s’impose de nouveau avec une force irrésistible et une rigueur accrue par les récentes découvertes de l’atomistique, il y a sans doute un grand pas. M. Rey n’hésite pas à le franchir. Extrapolation gigantesque, soit, mais inévitable. Il ne s’agit pas de contester les droits de la thermodynamique classique, qui reste pratiquement vraie ; mais, après en avoir limité le domaine, on peut conclure que l’idée de retour éternel est « une exigence expérimentale de l’objet, en même temps qu’une exigence rationnelle du sujet relativement à la connaissance » (p. 303). Elle apparaît finalement « comme une des idées directrices fondamentales de notre science » (p. 309).

Que l’aspect cyclique des phénomènes soit intimement lié à une conception purement mécanistique de l’Univers, nous n’en disconvenons pas. Toutefois, même sur le plan mécanique, l’idée d’évolution cyclique soulève des difficultés. En admettant qu’elle s’impose pour des systèmes atomiques finis, ne voit-on pas qu’elle perd toute signification précise pour l’Univers envisagé dans sa totalité, car on ignore si le nombre de ses éléments composants est fini, et à quelle espèce d’unité élémentaire s’applique finalement la question de la répétition indéfinie de configurations identiques, comportant le même état cinématique et dynamique. Est-ce à la molécule physique, à l’atome chimique, à l’électron, ou à quelque élément plus ultime encore que l’électron, que la physique de demain inventera ? Avant de songer à résoudre le problème, il faudrait essayer de le poser en termes bien définis ; or cette précision nous échappe.

Au surplus, l’idée de retour éternel, telle que l’exprime Nietzsche, en un langage poétique, débordant de lyrisme, telle qu’on la rencontre déjà dans la philosophie antique, ou encore telle qu’elle est reprise par des auteurs contemporains, cités par M. Rey (Auguste Blanqui, Gustave Lebon), est loin d’être une conception strictement cosmologique, une vérité de pure physique cosmique. Ceux qui l’ont formulée l’ont fait en termes psychologiques, tout chargés d’une sorte d’émotion religieuse, qui s’empare d’eux devant le mystère enfin révélé des destinées du monde. Pourquoi cette émotion, pourquoi ce vertige, s’il ne s’agissait pour eux, avant tout, de la destinée humaine ? « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, écrit Nietzsche, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois… L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau, et toi avec lui, poussière des poussières. » « Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, dit Blanqui, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables… L’univers se répète sans fin et piaffe sur place. L’éternité joue imperturbablement dans l’infini les mêmes représentations. » L’idée de retour éternel implique visiblement alors un parallélisme psycho-physique aussi rigoureux que celui qu’a pu rêver l’épiphénoménisme le plus extravagant. Nous voici loin de la physique mathématique, en pleine métaphysique, et une métaphysique des plus suspectes. En quoi d’ailleurs, cette vision est-elle si impressionnante, à moins que la mémoire ne s’y mêle, et que l’on ne suppose implicitement que les atomes, gardant en quelque sorte le souvenir des systèmes qu’ils ont formés, recréent, en les reformant, des consciences qui se rappelleraient leurs états passés ? Condition sine qua non, faute de laquelle le retour éternel n’a rien qui nous puisse émouvoir, car étant alors pour nous comme s’il n’était pas, il nous laisse indifférents. Que m’importe d’avoir vécu des millions d’existences pareilles, si ma conscience n’en garde aucune trace ! Je ne m’en soucierai pas plus que de la fameuse loi de Karma des théosophes. La prestigieuse découverte, qui saisit d’abord d’horreur l’inventeur de l’Uebermensch, puis le transporte de joie dyonisiaque, quand on l’analyse, se résout en une généralisation téméraire et pseudo-scientifique d’une vérité physique, d’ailleurs problématique à la limite, et d’une