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des généralisations basées sur la seule science positive ne saurait satisfaire, même et surtout sur le terrain strictement théorique, et qui demeurent inassouvis, quels que soient, d’ailleurs, les progrès des disciplines spéciales de la connaissance exacte ? Le sentiment de cette insuffisance radicale et le besoin métaphysique ne font qu’un. Les grands philosophes modernes se sont préoccupés, il est vrai, d’accorder leurs doctrines à la morale. Mais il est sûrement faux de prétendre que c’est le besoin de cet accord qui est l’unique source de leur méditation. L’affirmer, c’est se ranger soi-même dans le camp positiviste et non dominer le champ de bataille.

Ceci n’empêche pas qu’il y ait d’excellents chapitres dans cet ouvrage, fort bien composé et clairement écrit. Ceux consacrés à Pascal et à Malebranche sont remarquables. En ce qui concerne Descartes, il semble que M. Cresson ait donné plus d’attention au Descartes physicien qu’à l’auteur des Méditations et des Principes. Pour ce qui est de la philosophie contemporaine, le lecteur s’étonnera peut-être de ne trouver que quelques lignes sur Lachelier et sur Hamelin, de voir Bergson exposé et exécuté en trois pages, alors que plus de quinze pages sont absorbées par les divagations du Système de politique positive.

Les problèmes de l’induction, par M. Dorolle, avec préface d’André Lalande, 1 vol. in-16 de xii-146 p. Paris, Alcan, 1926. — L’induction n’est pas un processus logique simple, comme on l’enseignait naguère, qui se définirait aisément par opposition à son contraire, la déduction. Elle comporte plusieurs problèmes distincts, qui veulent être examinés séparément et en détail. Elle n’est, essentiellement, ni recherche des « causes », ni extension à tous les individus, dans une classe préalablement définie, de ce qu’on a observé sur quelques-uns d’entre eux. Ce qui la caractériserait le mieux, ce serait peut-être la vieille formule baconienne : interpretatio naturae.

Dans un premier chapitre, M. Dorolle étudie le mécanisme de la généralisation ; dans le second, celui de la détermination expérimentale ; le troisième et dernier chapitre dégage les problèmes logiques et les problèmes philosophiques que pose l’induction. Le travail de pensée commence à partir de la donnée, qui implique déjà toute une élaboration, et l’induction est proprement l’ensemble des opérations par lesquelles on passe des données à la loi. Mais la loi scientifique revêt deux aspects principaux. Elle est d’abord une expression de régularité et de fréquence des phénomènes ; ensuite, par le progrès de la réflexion, elle tend à exprimer les rapports constitutifs ou mécanismes élémentaires des phénomènes, et à restaurer ainsi l’idée d’essence, que l’antiquité avait mise en lumière, mais de façon abstraite et ontologique. Quant au problème de la valeur de l’induction, qui n’est plus d’ordre logique, il semble qu’il se ramène finalement à une confiance dans la pensée scientifique qui se nourrit et se consolide par le travail même de la science, fabriquant en quelque sorte un tissu de plus en plus serré et étendu de corrélations. Ni l’empirisme, ni le pur rationalisme ne sauraient ici donner satisfaction.

Ces idées ne sont pas entièrement nouvelles. Elles s’inspirent, et l’auteur ne le dissimule pas, de divers travaux, notamment des précieuses analyses d’Hamelin et des précisions apportées par M. Darbon. Le principal mérite de ce livre nous parait être de bien montrer la complexité de ce vaste sujet, et de mettre de l’ordre dans la foule des questions qu’il soulève, grâce à une méthode rigoureuse et scrupuleuse, ne se contentant pas d’à peu près.

Le retour éternel et la philosophie de la physique, par Abel Rey, 1 vol. in-18 de 320 p. Paris, E. Flammarion, 1927. — Les progrès de la théorie cinétique des gaz et le triomphe de l’atomistique ont eu, comme l’on sait, une influence considérable sur la signification qu’il convient d’attribuer au second principe de la thermodynamique et à ses corollaires : irréversibilité des systèmes physico-chimiques réels, dégradation de l’énergie, accroissement fatal de l’entropie. Sans que l’exactitude de ces conséquences soit entamée, on ne leur accorde plus toutefois, aujourd’hui, une portée théorique universelle et une valeur absolue. Elles expriment les faits à notre échelle, dans la limite des grandeurs et des durées au milieu desquelles se meut notre action sur les phénomènes. Mais, à l’échelle des grandeurs moléculaires et pour qui dispose du temps sans compter, les certitudes déduites du second principe perdent leur caractère absolu ; ce ne sont plus que des probabilités, dont les contraires, dès lors, sont aussi des probabilités, à la vérité très petites, mais ne sont nullement des impossibilités. On n’a jamais vu, à la roulette, une même couleur sortir cinquante fois de suite ; mais si la roulette tournait pendant des siècles, le fait finirait par se produire.

De ce chapitre d’histoire de la physique, M. Rey fait un exposé clair et attachant. Il