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LE GLANEUR DE MYRRHE


La horde des Djamala appartenait à la grande tribu des Beni-Zinn, dispersée dans la péninsule de Sinaï.

Et sur cette terre incolore et neutre, incertaine, presque une île, un continent presque, isolée entre deux golfes, adhérant à deux déserts, qui ne rappelait ni l’Arabie et l’imposante nudité de ses montagnes, ni L’Égypte et la déprimante mélancolie de ses sables, ses habitants aussi, peuple hasardeux, n’étaient ni fièrement nomades comme les Bédouins de Petra, ni bassement sédentaires comme les Bédouins de Suez.

C’étaient des Bédouins mercenaires : meneurs de caravanes, vendeurs de troupeaux, glaneurs de myrrhe. Ils possédaient des tentes et campaient à l’aventure sous la cruauté des soleils et sous l’enchantement des lunes ; mais ils avaient aussi des gourbis où ils s’abritaient quand le vent froid descendait des hauteurs ébranlant les mâts et tourmentant les toiles.

Ils se disaient maîtres des espaces ; mais leur liberté n’était qu’un leurre, car elle dépendait du gouvernement turc, et le Khédive les maintenait tributaires. Pourtant il leur advenait de se dérober à l’acquittement de cette dîme. Alors les Kaïmacams de Nakel ou d’Akaba leur dépêchaient des soldats syriens mais, à leur arrivée, les Bédouins s’étaient évanouis : ils avaient délaissé leurs gourbis vides et ils fuyaient à travers le désert avec leurs troupeaux couleur de sable et leurs tentes couleur de pierre.

Le jour, ils se dissimulaient dans les gorges basaltiques, ils s’effaçaient derrière les grèves mouvantes, ils campaient parmi la broussaille. La nuit, sur les dunes scintillantes de mica, sous la clarté blonde des étoiles, les hommes drapés de blanc, les femmes voilées de noir, bercés sur des chameaux cendreux dont leur somnolence imitait l’amble rythmique, ils passaient et repassaient silencieux et hâtifs ainsi qu’une caravane de fantômes ; et leurs ombres démesurées et fuyantes rampaient sur les solitudes endormies.


De nouveau, les Djamala avaient négligé de solder le tribut, mais cette fois ils ne furent pas inquiétés, et ils s’en réjouirent, croyant leur indépendance reconquise. Et comme l’époque des brises matinales et des rosées nocturnes approchait, ils interrompirent leurs vagabondages et dressèrent leurs tentes sur les hauteurs, sur le plateau de Tyh, au milieu des landes et des sources.

Le désert s’éveilla de son lourd sommeil de feu. Des éclosions étranges — fleurs ou coquillages — perçaient les rochers ; les palmiers bourgeonnants éventaient les aiguades, et, sur les sables des pâturages, de menues plantes souffreteuses épandaient leur chétive pâleur. Bientôt les landes furent duvetées à l’infini de cette herbe basse — la myrrhe — qui semble ronger de vert-de-gris les solitudes arides. Et des senteurs aromatiques s’évaporaient de ces étendues, des senteurs légères et indéfinissables qui s’envolaient par delà les montagnes calcaires, flottaient au-dessus des routes de caravanes et tissaient autour de la presqu’île l’invisible magie des parfums.

Le cheik des Djamala, corps de momie, yeux d’aigle, réputé autrefois pour son audace et sa ruse, maintenant si âgé qu’il ne pouvait plus manier son arme, avait par fiction