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décisif, « d’abandon, de confiance, de franchise ». N’importe ! pour répondre à la lettre si cordiale et si tendre de Victor Hugo, on trouvera peut-être l’explication de Sainte-Beuve un peu sèche et un peu dure. Joseph Delorme, amer et douleur, y reparaît :


[Mars 1831.]

Mon cher ami, j’ai été moi-même très fâché de ne pas vous avoir vu l’autre jour. Je vous aurais rejoints à l’Odéon s’il n’avait pas été trop tard. Nous aurions en effet, mon ami, énormément de choses à nous dire ; et je vous avoue que je ne sais si nous n’en aurions pas trop, maintenant, pour nous y engager jamais. Mon affection pour vous et tout ce qui vous touche, mon admiration pour votre génie, sont chez moi des sentiments invariables. Mais vous dire que cette affection est restée la même que ce qu’elle a été, vous dire que cette admiration est demeurée en moi comme un culte intérieur, domestique et de famille, ce serait vous mentir, et je vous le répéterais vingt fois que vous ne le croiriez pas. Je vous admire et je vous admirerai toujours comme la plus grande chose littéraire du temps en France et plus j’y réfléchirai, plus je trouverai de motifs légitimes à cette admiration ; mais l’objet en est hors de moi, mais le sentiment n’en est plus chez moi instinctif et aussi essentiel que la vie. – Ceci est triste, mais, je crois, fatal. Vous auriez tort d’y voir simplement l’influence de certaines idées qui m’ont été inoculées depuis quelques mois. Ces idées peuvent y être pour quelque chose, mais leur action sur moi n’a été que consécutive à un fait moral que nous n’avons que trop ressenti, moi du moins. C’est dans les obscurités mystérieuses de ce fâcheux accident qu’il me faudrait chercher toutes les réponses aux questions que vous pourriez me faire sur mes sentiments actuels à votre égard. Quelque coupable que j’aie été envers vous et que j’aie dû vous paraître, j’ai cru, mon ami, que vous-même aviez eu alors envers moi des torts réels dans l’état d’amitié intime où nous étions placés, des torts par manque d’abandon, de confiance, de franchise. Mon dessein n’est pas de remuer ces tristesses. Mais toute la plaie est là.

Votre conduite, aux yeux de l’univers, si vous l’exposiez, serait irréprochable ; elle a été digne, ferme et noble ; je ne