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manque en vous, en votre maison qui était la mienne, en la confiance que j’ai perdue, cette amère pensée gâterait le bonheur au moment même où je croirais l’obtenir. Adieu, soyez assez bon pour dire à madame Hugo mon souvenir.

Je vous écrirai ainsi quelquefois, pour vous prouver qu’il y a en mon cœur une lampe qui veille et une pensée qui prie éternellement au tombeau de notre amitié.

Oh ! mon ami, qui l’eût dit, il y a un an, et que je suis coupable et insensé ! Pardonnez-moi.

Adieu.
Sainte-Beuve

Sans tarder, Victor Hugo réplique, le 24 décembre :

« Vous faites bien de m’écrire, mon ami, vous faites bien pour nous tous. Nous lisons vos lettres ensemble, ma femme et moi, et nous parlons de vous avec une profonde amitié. Les temps que vous me rappelez sont pleins de douceur. Croyez-vous qu’ils ne reviennent jamais ? Moi, je l’espère. Allez, j’aurai toujours joie à vous voir, joie à vous écrire. Il n’y a dans la vie que deux ou trois réalités, et l’amitié en est une. Mais écrivons-nous, écrivons-nous souvent. Ce sont nos cœurs qui continuent à se voir. Rien n’est rompu.

» victor »

Les lettres de Sainte-Beuve sont belles, parce qu’elles souffrent ; il faut convenir que les réponses de Victor Hugo sont belles aussi, parce qu’elles consolent et parce qu’elles consolent en souffrant. On ne connaît pas beaucoup de témoignages d’une amitié plus profonde et d’une plus généreuse confiance.

Il clôt le tout par l’exquis billet qu’il écrit à Sainte-Beuve, le premier jour de l’an 1831, en le remerciant de jouets envoyés aux enfants.

« … Venez donc dîner avec nous après-demain mardi. 1830 est passé ! »