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sainte qui veillera sur cette amitié déplorée ; oui, quoi qu’il m’arrive, et même si, par impossible, il m’arrivait en cette vie des joies, cette pensée triste et muette restera à sa place en mon cœur et ne se dévoilera jamais ; tâchez de faire de même au milieu des joies de famille et de gloire qui continueront de descendre sur madame Hugo et sur vous ; qu’il y ait en tout ceci mystère et silence ; parlons désormais le moins possible les uns des autres, mon ami, de peur d’en mal parler de loin, de peur que le dépit n’aigrisse des paroles légères et que l’amitié ensevelie n’en soit troublée.

Et puis peut-être un jour, mon ami, quand je n’aurai plus rien au monde, ni mère à soigner, ni amour de femme à espérer, ni erreur de système à essayer, quand je serai vieux, et que madame Hugo elle-même sera vieille, qui sait ? si je reviens à la piété, à la religion chaste et austère, à la pratique des vertus, peut-être, mon ami, vous me permettrez alors, après quelque expiation que vous m’imposerez, de venir finir mes jours sous votre toit, et vous m’aurez rendu assez de confiance pour me laisser quelquefois seul encore avec celle qui est digne uniquement de vous, mais que je n’ai jamais méconnue, je vous jure.

Adieu.
Sainte-Beuve


Le lendemain 8 décembre, Victor Hugo répond :


« Ce 8 décembre 1830.

» Pouvez-vous croire que je parle de vous légèrement ? J’ai pu vous dire inconstant pour des affaires d’art ou autres misères, mais point pour des affaires de cœur. N’ensevelissons point notre amitié : gardons-la chaste et sainte, comme elle a toujours été. Soyons indulgents l’un pour l’autre, mon ami. J’ai ma plaie, vous avez la vôtre ; l’ébranlement douloureux se passera. Le temps cicatrisera tout ; espérons qu’un jour nous ne trouverons dans tout ceci que des raisons de nous aimer mieux. Ma femme a lu votre lettre. Venez me voir souvent. Écrivez-moi toujours.

» Songez qu'après tout, vous n’avez pas de meilleur ami que moi.

» v. »