Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/83

Cette page a été validée par deux contributeurs.

entre dans ma nouvelle conduite la moindre diminution d’amitié.

Il n’y a pas eu cette fois de nuage dans notre amitié pure, rien, pas une tache, pas un point noir au ciel ; c’est le tonnerre qui est tombé sur moi par un temps serein ; plaignez-moi, mais il n’y a pas de ma faute.

Croyez (car la vraie amitié est jalouse aussi) croyez que je ne verrai personne désormais, comme je vous ai vus autrefois, qu’absents, aucune liaison ne vous remplacera, et que seul, je ne penserai, jour et nuit, qu’à vous.

À un de ces jours.

Sainte-Beuve


Ce lundi soir [6 juillet 1830.]

Mon cher Victor, je suis persuadé que vous croyez que je vous aime moins, qu’autre chose vous remplace en moi ; c’est une superstition de ma part, vous n’avez peut-être pas cette idée, mais vous me pardonnerez de m’en inquiéter. Non, mon cher ami, rien n’a changé ni ne changera en moi, quoique je vous voie moins que jamais. Si vous saviez ce que je sens quand je vous vois, quand je reviens de chez vous et que je retombe à ma morte solitude ! Rien, personne, pas un être, et des souvenirs déchirants de cette intimité, que je n’ai ni n’aurai plus. Les jours, les soirs où je ne suis pas trop fatal et farouche, je me traîne à deux ou trois visites pour tuer une soirée ; le plus souvent, incapable de travail et de toute conversation, j’erre autour de mon Luxembourg, craignant de rencontrer un visage ami, faisant vingt projets d’allées et de venues, allant jusqu’à la porte de Lacroix ou de Magnin, et m’en revenant sans avoir la force d’entrer. Chez vous, je ne puis aller ; cela me fait trop mal, et j’en ai pour un jour à me remettre avant de pouvoir écrire une ligne. Puis, je me figure ce que vous devez penser et madame Hugo : – « Qui l’aurait dit ! » et que vous accusez mon indifférence en vous arrêtant à vingt motifs faux ; ou, ce qui est plus douloureux encore à penser, que vous n’y pensez guère et que vous finissez par ne plus vous soucier de