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Nous sommes depuis trois ou quatre jours à Honfleur, à deux lieues de la forêt de Guttinguer, admirablement située au bord de la mer, comme les forêts de Bretagne ; nous y allons quelquefois, même par les mauvais temps, à cheval, par d’horribles chemins, le long de la mer.

Je ne vois personne ici, et me couche de bonne heure. Nous irons dans quelques jours aux Quatre favrils, terre en Basse-Normandie, très retirée, et de là je regagnerai Paris. Je ne travaille pas, je me porte bien ; je rêve d’une tristesse assez douce, je cherche à calmer mes mauvaises passions, à régler mes désirs, mes pensées ; et je pense souvent à vous, madame, à Victor, à vos heureux enfants que je baise d’intention.

Adieu, et recevez mon éternelle et respectueuse amitié.

Sainte-Beuve

Guttinguer se rappelle bien vivement à votre souvenir et à celui de Victor.


Le 16 mai, Victor Hugo répondait aux deux lettres de Sainte-Beuve. Sa lettre, à lui, généreuse, bonne et tendre, n’a qu’une pensée, – apaiser et raffermir le mieux possible la pauvre âme souffrante : « …Si vous saviez combien vous nous avez manqué dans ces derniers temps ! Combien il y a eu de vide et de tristesse pour nous, même en famille comme nous vivons, même au milieu de nos enfants, à emménager ainsi sans vous dans cette déserte ville de François 1er. Comme, à chaque instant, vos conseils, votre concours, vos soins nous manquaient, et, le soir, votre conversation, et toujours votre amitié ! C’est fini. L’habitude est prise dans le cœur. Vous n’aurez plus désormais, j’espère, la mauvaise volonté de nous quitter, de nous déserter ainsi.

» Du reste, nous sommes matériellement bien ici, parfaitement même. Beaucoup de solitude, plus de Hernanistes, tout serait bien, n’était cette chaise vide, qui fait vide pour nous tout le reste de la maison… »

« Plus de Hernanistes ! » Il dut sembler à Sainte-Beuve que la disparition de ses ennemis allait lui rendre ses amis. Il quitta Guttinguer et revint à sa rue Notre-Dame-des-Champs.