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dans une cassette de bois jaune. Oh ! voilà qui est bien ! parmi ces trois ou quatre cents lettres amicales et même tendres, il y en aura bien une dizaine, il y en aura bien trois ou quatre, il y en aura bien une, où nous allons trouver la preuve attendue, la preuve indiscutable. Nous ne demandons pas à y lire : « Ô mon trésor chéri ! » Mais nous en trouverons au moins une où Adèle fera allusion à quelque bonheur récent, à quelque rendez-vous de délices, une où elle dira : « Je t’aime » ; une où elle dira « tu » ? Et cette lettre-là, cette preuve-là, Sainte-Beuve l’aura fait relier avec l’exemplaire de la Bibliothèque ? il l’aura fait copier, autographier, authentiquer par-devant notaire ?

Eh bien, non ! toutes ces lettres, ces trois ou quatre cents lettres, Sainte-Beuve les traite fort négligemment. Dans ses premières instructions testamentaires à Juste Olivier, il lui dit qu’il « pourra les détruire ». Plus tard, il ordonne qu’après sa mort elles soient remises à son ami Paul Chéron en bloc, sans réserve, avec cette simple indication : il en fera ce qu’il voudra, – et cette seule interdiction : on n’en livrera rien à aucun membre ou ami de la famille de madame Victor Hugo.

La logique la plus élémentaire, le juge d’instruction le moins avisé, conclura qu’il n’y avait dans ces lettres rien, absolument rien, de nature à confirmer ou à prouver les vaniteuses allégations du Livre d’amour. Mais Sainte-Beuve, en donnant toute latitude à ses amis pour qu’elles fussent détruites ou non, comptait bien qu’elles le seraient : existantes, elles ne prouvaient rien ; détruites, elles laisseraient tout supposer.

On sait ce que sont devenues ces lettres. Paul Chéron, en mourant, les avait transmises à son fils, le docteur Chéron, qui, en 1885, après la mort de Victor Hugo, trouva le dépôt quelque peu embarrassant. Que faire de ces lettres qu’on ne pouvait rendre à la famille ? Le docteur Chéron consulta quelques amis : on lut ces lettres et, dans le moment, on jugea sans doute inutile de laisser cette trace de l’intimité, même innocente au fond, que madame Victor Hugo avait entretenue avec Sainte-Beuve à l’insu de son mari. Les lettres furent, en conséquence, brûlées.

Il ne survit aujourd’hui qu’un seul témoin impartial qui se souvienne de ces lettres, c’est l’honorable M. Henri Havard, l’inspecteur des Beaux-Arts. Il déclare hautement qu’il n’en résultait en aucune façon que Sainte-Beuve eût été l’amant de madame Victor Hugo. Quelles étaient donc celles des lettres qu’il eût été fâcheux de laisser connaître ? M. Havard s’en rappelle deux qui ne sont pourtant pas bien graves. – Lors de la première communion de Léopoldine, on avait invité à Fourqueux tous les amis de la maison, et Sainte-Beuve n’était plus du nombre. Madame Victor Hugo lui écrit l’heure de la