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« Ces vers-là sont trop mauvais pour que Sainte-Beuve n’ait pas menti », disait spirituellement Théophile Gautier. Tels quels, ces vers-là ont pourtant réussi à faire illusion à nombre d’esprits superficiels qu’a trop facilement convaincus leur étrange et impudente assurance. Heureusement, le raisonnement le plus simple suffit à faire tomber ces affirmations téméraires.

En composant le Livre d’amour, Sainte-Beuve n’avait pas seulement pour objet de séduire quelques femmes crédules, il espérait bien tromper la postérité elle-même et établir devant l’avenir qu’il avait été l’amant heureux de la femme du grand poète. Dans ce dessein, quoiqu’il fît semblant, auprès de quelques amis, auprès d’Arsène Houssaye, par exemple, de vouloir anéantir tous les exemplaires de son libelle, il prit des précautions inouïes pour en garantir à jamais la durée. Dans un testament confié, en 1843, à M. Juste Olivier, il lui recommande de prendre possession après sa mort de tous les exemplaires du Livre d’amour ; dont il lui fait le compte minutieux. « Ma volonté expresse, dit-il, est que ce livre ne périsse pas. » De plus, il en fait relier un certain nombre dissimulés à la fin d’autres volumes. Nous avons eu dans les mains un de ces exemplaires, relié à la suite de Calixte, le roman de madame de Charrière, et à la prémière page duquel il avait écrit :

Cela et serva hune libelhum ut in posterum remittatur[1].

Sur l’exemplaire de M. Paul Chéron, que possède la Bibliothèque nationale, on lit :

Lege atque tace, et fidei tax commissum secreto in posterum serva[2].

C’est donc avec un soin minutieux, avec une vigilance passionnée que Sainte-Beuve s’est efforcé d’assurer l’existence de ce livre qui pourtant, nous l’espérons bien, ne déshonorera que lui. Mais quelle garantie cette postérité aura-t-elle de la véracité de l’auteur ? Il parle seul, il raconte seul, il affirme seul. À côté du témoignage intéressé de l’amant, il y en a un qui serait bien convaincant, et, il faut le dire, bien nécessaire, l’aveu, le témoignage de l’amante. Ah ! ce témoignage-là, il clorait la bouche aux plus incrédules !

Qu’à cela ne tienne ! Sainte-Beuve a reçu, nous dit-on, de trois à quatre cents lettres ou billets de madame Victor Hugo. Ces lettres, il les a religieusement conservées toutes et précieusement serrées

  1. « Cache et conserve ce petit livre pour qu’il soit transmis à la postérité. »
  2. « Lis et tais-toi, et garde en secret pour la postérité ce que je confie à ta fidélité. ».