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Ce 3 octobre [1864].
Chère madame et amie,

Vous devez me croire en faute ! J’ai eu mille ennuis et soucis, et puis j’ai reculé un peu, je l’avoue, à l’idée de certains visages que le hasard pourrait me faire rencontrer. Vous ne pouvez savoir et sentir à quel point quelques-uns de ceux qui vous approchent et qui sont du groupe de l’illustre proscrit ont été et sont pour moi des ennemis personnels, injurieux, sans que jamais je les aie offensés ni même vus. C’est le malheur des partis et des préventions politiques.

Il y a, depuis quelques mois, suspendue sur ma tête une nomination qui peut venir ou ne pas venir et dont le public et les journaux s’occupent plus que je ne le voudrais. Ce que je tenais à vous dire au sujet de M. Allix, c’est que si cette chose (que je ne sais si je dois craindre ou désirer) m’arrivait pourtant, le premier usage que je ferais de ma nouvelle position qui me mettrait sur un bon pied et dans des rapports naturels et forcés avec les membres du gouvernement, serait de parler moi-même au ministre de l’Instruction publique sur cette affaire de M. Allix. Mais les retards se prolongent et menacent de s’éterniser et voilà, en attendant, ce que je vous confie.

Excusez-moi, chère madame et amie ; ma vie n’est pas toujours agréable ; je suis en ce moment fort à bout de travail et de cet assujettissement de journal à poste fixe. Je voudrais vous expliquer bien des choses par causerie.

Je suis à vous de tout cœur et de respect.

Sainte-Beuve

La nomination que Sainte-Beuve attendait était celle de sénateur. On comprend dès lors que les amis qui approchaient madame Victor Hugo ne fussent pas d’une très grande bienveillance pour ce futur sénateur de l’Empire. Et on s’explique leurs « préventions politiques ». Il devait être nommé seulement le 28 avril 1865, c’est-à-dire sept mois après. Mais, comme madame Victor Hugo insiste, ne s’expliquant pas cette abstention, il lui répond :