Page:Revue de Paris, 12è année, Tome I, Jan-Fév 1905.djvu/756

Cette page a été validée par deux contributeurs.

compagnie. Le repos, la tranquillité est mon rêve ; mais une tranquillité parfaite, au milieu d’un jardin, et avec une monotonie de vie que rien n’interrompe. Cette tranquillité-là, on ne la trouve complète que sous le gazon.

Je serai heureux de vous revoir ici ; je crois qu’en effet cela serait bon pour votre chère enfant. On m’a cité deux ou trois mots d’elle qui prouveraient qu’elle regrette le séjour de France. Vous pourriez chaque été lui donner cette distraction : il y a un moment charmant, c’est aux mois de printemps avant que Paris soit à moitié désert. Pourquoi n’y feriez-vous pas, chaque année, quelque station régulière, à laquelle vos amis s’accoutumeraient et qui varierait ainsi cette uniformité de là-bas ? – Vous me dites que vous vous occupez de mettre en ordre ces souvenirs littéraires de notre jeunesse ; vous faites bien, vous avez entre les mains de riches matériaux, vous pouvez, par des questions, suppléer à tout ce qui manquerait. Écrivez simplement ce que vous avez vu, entendu ; rangez les lettres que vous retrouverez, et mettez-les, pour être imprimées, à leur date. Vous êtes à même de dire des choses qui, sous votre plume, seront plus convenables que sous celle même du grand chef d’École : il ne pourrait entrer dans certains détails, qui, de votre part, seront bien reçus. Si, sur quelques points, je pouvais vous donner quelques éclaircissements, vous n’avez qu’à parler je vous les donnerais.

Je n’ai jamais douté du fonds de bons sentiments que je trouverais pour moi en vous à chaque rencontre. Seulement, je suis un peu en méfiance, et tout naturellement, les personnes qui vous entourent et qui vous sont proches et chères n’étant pas tenues à une égale bienveillance envers quelqu’un qui a dû leur être présenté plus d’une fois sous une face au moins douteuse. C’est là la seule ombre que je vois aux idées de rapprochement et aux perspectives amicales que vous m’entr’ouvrez. Mais il m’est déjà très doux que vous en ayez la pensée ; et j’en accueille l’espérance sans trop presser l’avenir, sans trop me demander comment elle pourra se réaliser.

Veuillez, mon amie, me conserver ces indulgentes dispositions et croire à ma reconnaissance.

Sainte-Beuve