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Dimanche [juin 1841].

Je voulais vous remercier l’autre jour, après cette belle solennité, de votre amabilité pour moi ; mais vous étiez trop entouré pour que je l’aie pu faire. Maintenant que le flot est moins pressé, laissez-moi vous dire combien j’ai été reconnaissant, et pour tout le plaisir que vous m’avez procuré et pour la façon que vous y avez mise. Votre billet, que je garde, est pour moi un jeton très honorable de présence qui pour longtemps me suffit.

Mille et mille compliments et hommages, s’il vous plaît, à votre famille.

Sainte-Beuve

Deux années se passent encore, années de silence et d’absence. En septembre 1843, la catastrophe de Villequier fait périr à la fois Léopoldine Hugo et son jeune mari. Tous les amis s’émeuvent devant l’affreux malheur, des adversaires se rapprochent, des ennemis se réconcilient. Victor Pavie écrit éloquemment à Sainte-Beuve : « C’est le moment pour vous de rentrer par cette large blessure » Sainte- Beuve répond que c’est impossible et que, depuis 1837, Victor Hugo a répondu à toutes ses avances par des lettres d’injures. Le mensonge est flagrant : Sainte-Beuve a conservé toutes les lettres de Victor Hugo qui le confondent, comment n’aurait-il pas gardé celles qui l’excusent ? Dans le désespoir de Victor Hugo et de la pauvre mère, il ne donne pas signe de vie.

Deux mois après (novembre 1843), il achève de faire imprimer le Livre d’amour.

Il va sans dire que madame Victor Hugo ignora alors le libelle, comme elle l’ignora toute sa vie[1].

La rupture avec Sainte-Beuve n’empêcha pas Victor Hugo de le servir, en 1844, pour son élection à l’Académie. Après s’être assuré que le premier siège vacant par la suite appartiendrait à Vigny, Victor Hugo s’entremit avec zèle pour faire passer d’abord Sainte-Beuve. Il lui donna une preuve encore plus grande de son indulgente bienveillance lorsque, l’année suivante, il fut chargé de répondre à son discours de réception. Il ne marchanda pas l’éloge au critique et à l’historien et alla jusqu’à louer le poète.

  1. On a dit le contraire, sur la foi du seul Sainte-Beuve. Une seule preuve semblerait attester que Sainte-Beuve, cette fois, n’a pas menti : une prétendue lettre d’Alphonse Karr à madame Victor Hugo, où il lui parle du Livre d’amour. Mais cette lettre est adressée à madame Alice Hugo. Or, Alice Hugo, ce n’est pas madame Victor Hugo, c’est madame Charles Hugo.