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dans les mains que les lettres de Victor Hugo, on n’avait conclu, en effet, qu’à des hypothèses peut-être trompeuses et qui parfois le furent. Mais les lettres de Sainte-Beuve, éclairant et complétant les premières, jettent un jour limpide non seulement sur les faits, mais sur les âmes. On a désormais les moyens d’arriver à la vérité ; si l’on n’a pas la route, on en a, de chaque côté, les jalons, ces deux séries de lettres, – qui permettent de ne plus s’égarer. Ajoutez à cela les actes et les ouvrages des deux amis. Avec tous ces éléments, il va être possible de reconstituer les phases successives, les crises intimes de cette douloureuse histoire.

Après la lettre fiévreuse écrite à la veille d’Hernani, nous rencontrerons une lacune de trois grands mois dans la double correspondance. Or, c’est précisément durant cette période que vont se transformer les relations et les sentiments des trois intéressés, que se préparera la première péripétie de leur drame secret. Il nous a semblé, du moins, qu’en rappelant des faits notoires et en les illuminant pour ainsi dire par le reflet des lettres ultérieures, on pouvait, sous les yeux et le contrôle du public, instituer une sorte d’enquête morale, dont les témoignages écrits, venant à leur date, seraient ensuite les pièces justificatives.

Les événements qui suivirent la première représentation d’Hernani n’étaient pas faits pour calmer les inquiétudes et les tourments de Sainte-Beuve. Il y avait eu d’abord la représentation même : il y assistait, et il contribua pour sa part à la victoire en faisant vaillamment son devoir de combattant et d’ami ; mais on peut deviner, sans trop lui en vouloir, que le cœur n’y était pas. Le rideau baissé, il ne fut pas encore au bout de ses peines. On sait ce que furent, de la première à la dernière, ces tumultueuses soirées. Le camp romantique et le camp classique ne posaient jamais les armes, et la bataille, gagnée tour à tour par l’un ou l’autre parti, était à recommencer le lendemain. Le résultat de cette lutte perpétuée était de faire des salles combles, et l’administration du théâtre avait soin de réserver chaque jour à l’auteur un certain nombre de places pour qu’il pût y envoyer ses champions. La distribution des billets et le va-et-vient des « Hernanistes » continuaient donc rue Notre-Dame-des-Champs. De plus, il était impossible que, dans la maison du poète, l’entretien principal, la pensée dominante, ne fut pas cet Hernani dont tout Paris s’occupait. « Comment s’est passée la soirée d’hier ? » C’était là forcément, le lendemain de chaque représentation, la grande question, le grave intérêt.

L’intérêt était double : il y avait celui du poète et celui du père de famille. Le succès d’argent était venu à point pour le jeune ménage et pour la jeune ménagère. Le jour de la « première », Victor